Romans pour préados

Papa, l’argent et moi… / Julien Artigue / Oskar

Aujourd’hui, j’ai choisi de vous parler d’un roman court au propos essentiel : la pauvreté. Vous savez, ce genre de sujet que l’on préfère occulter parce qu’il y a par essence une sorte de gêne ou de honte qui y est associée. Pourtant les questions d’argent sont au cœur de nos préoccupations. Je ne vous apprends rien. On pleure en faisant nos pleins d’essence. On culpabilise d’avoir fait l’achat d’un bien non-essentiel (maintenant on doit vivre avec la dichotomie essentiel/pas essentiel. Il semblerait, de manière générale, que nous aimons bien penser en ce sens, comme s’il n’y avait qu’une vision binaire et quelque peu manichéenne du monde et des possibilités. C’est peut-être pour ça qu’on s’en met plein la tronche aussi, pas besoin de regarder les débats chez Hanouna pour le comprendre, on le voit ou on le vit chaque jour. Opposer. S’opposer. Et se crier dessus au lieu de se comprendre. Est-ce que je m’égare encore dans une parenthèse qui fait 15 kilomètres de long ? Oui, encore. Raphaël Enthoven ou tout autre philosophe de pacotille, sors de mon corps et vite, s’il te plaît). Bref. On y est. Tout est question d’argent parce que c’est l’argent qui nous fait vivre. Avant, de mon temps, jadis, il y a bien longtemps, on pouvait vivre d’amour et d’eau fraiche mais désormais, là, dans ce monde un peu détraqué, sans argent, on n’est rien, on ne peut rien. Ou alors, c’est difficile. À priori, nous ne sommes pas tous des milliardaires dont les seules préoccupations un tant soit peu anxiogènes s’orienteraient autour de la possibilité de démolir un pont historique pour faire passer un bateau clinquant et hors-norme.

On en est là. L’argent n’est pas forcément une promesse de vivre mieux et de la meilleure façon possible. L’argent, ça peut aussi être cette possibilité de détruire ce qui est vraiment précieux et de devenir un gros con. Oupsi.

Mais on ne peut pas faire sans.

L’argent, c’est la grande préoccupation des adultes. Les enfants ne devraient pas s’en préoccuper. Ce n’est pourtant pas le cas de la narratrice de ce récit. Parce que tout fout le camp autour d’elle et que ça la touche, forcément. Elle exprime tout cela très naïvement mais c’est normal, c’est une petite fille. Elle ne comprend pas la réalité qui se trame autour d’elle.

En même temps, ses émotions s’expriment avec une intensité folle. Légitimement. Sa maman est partie, la laissant seule avec son père. La jeune fille lui écrit des lettres dans lesquelles elle expose ses frustrations, ses incompréhensions. Sa colère, aussi.

L’écriture est simple, elle souffre de quelques maladresses, de redondances, d’un style un peu exagéré. Mais si la forme laisse perplexe par moment, le fond est percutant. On comprend la manière dont le père veut s’en sortir sans toutefois impacter la vie de sa fille. Et sans rien lui dire. Il a mis en place toutes sortes de stratégies. Les règles qu’il a disposées sur le réfrigérateur, par exemple. Plus d’eau en bouteille parce que c’est une aberration. Tirer la chasse d’eau une fois sur deux. Le chauffage à 18° sinon les pulls, si on a froid, ça existe (et les plaids et les grosses chaussettes en pilou et les bouillottes, c’est moi qui le dit, parole de frileuse). La fin des trajets en voiture car c’est comme si on tirait sur un ours polaire en carabine. Voilà pour les stratégies et les non-dits. Or, on sait que ce sont les non-dits qui sont les plus destructeurs. La vérité ferait moins mal mais elle se cache derrière la honte. Donc…

A ce moment-là de ma critique, je sens que vous avez besoin de souffler un peu. Le sujet est pesant. Et il me reste encore beaucoup d’éléments du récit à vous partager. C’est le moment de vous offrir une petite anecdote qui fait écho à ma lecture et surtout, à ma vie incroyablement intéressante.

Ce passage m’a soudainement ramenée à l’un des moments les plus tragiques de ma vie. Le NOOOOOOOOOOOOOOON de l’héroïne. C’est ce cri que j’aurais du pousser si mon conjoint m’avait dit, en allant donner le bain à notre enfant -14 mois à l’époque – qu’il allait lui couper les cheveux. Il ne l’a pas fait. C’était une surprise. Et quelle surprise !

Vous ne verrez pas de photo de mon enfant ici. Mais imaginez seulement le garçonnet le plus beau du monde, en toute objectivité bien sûr, avec la coiffure de Godeffroy de Montmirail dans « les Visiteurs » ou bien celle de Jim Carrey dans « Dumb et Dumber ». Pour mémoire, ça donne ça :

C’est vraiment la MÊME coupe. Photos trouvées sur trendycut.com. Je n’ai pas mieux comme copyright mais ces images devraient automatiquement tomber dans le domaine public. Pour que tout le monde sache qu’il est possible d’en arriver là si, avec vos ciseaux, vous n’avez plus le contrôle de vous-même ou si vous pensez, à tort, être un génie de la coiffure

Voilà à quoi ressemblait mon fils, mon ange sublime descendu des cieux de la beauté et béni par les dieux de la perfection. Je n’exagère pas quand je vous évoque le résultat. Forcément, j’ai pleuré. Lui, il était tout heureux de me montrer sa nouvelle coupe. Il souriait. Il est ainsi, mon fils. Heureux de toute nouveauté qui peut égayer sa vie et la vie des autres. Il souriait et moi je pleurais. Pour ne pas lui créer de traumatismes irréversibles, je lui ai affirmé que je pleurais parce qu’il était magnifique. Une mère sait mentir quand il faut. Mais dès que mon fils a eu le dos tourné, mes lèvres se sont animées à destination de mon conjoint. Aucun son ne sortait de ma bouche mais il a bien déchiffré ce que je souhaitais lui dire : Plus. Jamais. Ça. Ou. Tu. Vas. Le. Regretter. Malheureusement pour le monde entier, le confinement de mars 2020 a débuté deux jours plus tard. Heureusement pour nous, nous avons pu vivre cloîtrés, loin des regards et des jugements.

Interlude terminée. Revenons au roman. Les petites économies et les stratégies paternelles s’effacent derrière la réalité glaçante qui les rattrapent. Elle ne peut être évitée. Il n’est alors plus question d’économiser l’eau ou de repousser l’achat d’un foulard dans un commerce du centre-ville. Les huissiers – qui sont pris pour des cambrioleurs par l’héroïne – les dépouillent de tous leurs biens et le manque de nourriture a un impact dramatique sur la santé de la jeune fille. Cette dernière est obligée de prendre des décisions radicales pour aider son père. C’est le signe que non. C’est trop.

La fin n’est pas plausible. C’est le défaut des romans que j’ai lus qui sont issus de cette collection intitulée « Droits de l’enfant », chez Oskar Jeunesse. Ils amènent à réfléchir sur des sujets graves (le harcèlement, l’inceste, les violences intra-familiales, etc) mais les solutions envisagées sont bien trop simplistes et édulcorées pour être validées comme telles. Une petite solution ne peut résoudre un gros problème. Ou juste momentanément.

Allons au bout des choses, plus loin dans la réflexion. C’est bien évidemment essentiel de sensibiliser sur de tels sujets mais le monde ne peut se résumer à des problèmes couplés à des happy-ends. Il est bien plus complexe que cela. Il passe par des détours nécessaires. Des essais parfois infructueux. Des détours sans nul doute sineux. Tout le monde peut le comprendre, même les plus jeunes.

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