Coups de cœur, Romans pour ados

Retour à Moosonee / Antje Babendererde / Bayard Jeunesse

Vous qui désormais me connaissez un peu mieux, vous savez que je suis sentimentalement au top niveau et que j’aime parler amour. Et bien aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je vais parler crush (comme une ado et non pas comme la boomer que je suis, of course).

Sachez qu’il est tout à fait possible de parler de crush pour la littérature. De crush littéraire. Parce que ça arrive réellement. C’est comme un coup de foudre avec des mots, des personnages, une histoire. Mais comme tout véritable crush, cela reste assez rare.

Mon tout premier crush littéraire ? J’avais 8 ans et ce crush a viré en drama mezzo forte. « Toufdepoil » de Claude Gutman. Je dis pas, le titre, il est moyen, il prête à sourire mais EN AUCUN CAS on ne sourit en lisant ce roman que j’avais dû demander à ma mère à la fin de courses endiablées au supermarché alsacien du coin (au « Rond-Point » certainement, car en Alsace, il y avait de drôles de noms de supermarchés comme « Rond-Point » ou encore « Unico », bref). Pourquoi je l’ai demandé, ce livre ? Je vous le dis en mille : parce qu’il y avait un chien sur la couverture et qu’il ressemblait au chien que j’avais eu quelques années auparavant, un briard nommé Waldo. D’où mon crush pour Toufdepoil. Crush immédiat. Evident. Intense. Fortissimo.

Bon, en vrai, on est d’accord, j’aurais dû complètement me méfier de l’air paniqué du petit garçon. Mais j’avais 8 ans, hein, et le chien prenait tout la place sur l’image et dans mon cœur

Le speech, il est simple. Le petit garçon est fou amoureux de son chien qui lui apporte tout l’amour qu’il a perdu car sa mère est partie et que son papa l’élève seul. Ce dernier est en pleine dépression – en passant, c’était assez dingue d’aborder les thèmes de la famille monoparentale et de la dépression dans un roman jeunesse à l’époque – et le petit-garçon-dont-j-ai-oublié-le-nom va vivre un pur cauchemar, la faute à la belle-mère-atroce-tendance-mère-dans-vipère-au-poing qui débarque dans leur vie. Car oui, la belle-mère est horrible et le père va devoir faire un choix : le chien ou sa nouvelle femme. Vous devinez la suite ? Rajoutez à cela un terrible mensonge du genre « toufdepoil est allé rejoindre une jolie et gentille famille à la campagne » et vous aurez une idée de mon état de jeune lectrice à l’époque. J’ai rarement ressenti autant d’amour et de haine à la lecture d’un roman. Un crush qui fait mal. Qui finit mal. J’ai autant aimé ce livre qu’il m’a fait du mal. C’est-à-dire beaucoup, beaucoup, beaucoup. Un peu comme pas mal de mes histoires d’amour passées. Merde, en lisant ces mots, je me dis que j’aurais peut-être bien besoin d’une petite thérapie.

Mon premier crush pour ce chien, Toufdepoil, a été suivi de tant d’autres. Tobie Lolness, Hadrien, Sophie et SON choix, Miss Charity, Augustus Waters et Hazel Grace Lancaster, Colin et Chloé. Tous ces personnages que j’ai aimés à la folie et qui m’ont embarquée dans de sacrées montagnes russes d’émotions.

Je m’égare ? Oui, oui et encore oui. Comme d’habitude ! Quoique, pas tant que ça car il fallait bien une introduction pour vous expliquer que cette lecture, « Retour à Moosonee », c’est devenu un crush. J’ai pleinement jeté mon dévolu sur ce roman, sur ces personnages, ce lieu. Pourtant, je l’ai recommencé à trois reprises. Ce n’était pas gagné. Certainement que je ne devais pas abandonner la lecture, je DEVAIS lire ce récit. Crescendo.

Alors, ça parle de quoi ?

Tout part d’un lieu. Un « endroit ». « Il y a des endroits dans le monde qui ont le pouvoir de changer les gens. Je ne le savais pas encore, alors mais Moosonee était de ceux-là ». C’est dingue déjà, de lire ça. Je suis complètement d’accord avec cette idée. Je pensais être la seule à penser cela ! Tout comme une musique peut intégrer la BO de votre vie ou un livre peut coller idéalement à une situation qui vous définit, un lieu peut déterminer votre vie. Et puisque sur ce blog, je vous confie des tas de choses, je peux vous affirmer qu’à jamais, la Bretagne sera LE lieu de mon changement de vie lorsque j’ai effectué un virage à 180° à l’aube de mes trente ans. Je me souviens avec exactitude de chaque instant de ce voyage, des éclats de rire de mes amies, des confessions existentielles et nécessaires au bord d’une falaise ou autour d’un café, du sentiment d’être enfin moi sur une chanson de Beyoncé dans une boîte de nuit quasi vide de Crozon, de l’album de Nick Cave que j’écoutais sur la route du retour. Vers la réalité. J’ai eu un aperçu de ce que je pouvais être, en Bretagne et nulle part ailleurs. Ma vraie moi. Ça fait très télé-réalité dit comme ça, très « dans la vraie vie » comme s’il y avait une vie parallèle et une autre qui serait la bonne. Mais je n’ai pas mieux, là maintenant. La vraie moi.

Pour notre héros Jacob, le lieu décisif est le Canada, le Grand Nord, Moosonee. C’est ce lieu qui va lui permettre d’en savoir davantage sur ses origines. Jacob a tout un puzzle à assembler. Sa maman est allemande et est repartie vivre en Allemagne avec Jacob après avoir vécu quelques temps avec le père de Jacob – de la tribu des Cree – qu’elle a aimé éperdument depuis leur coup de foudre jusqu’à un terrible accident de voiture. Mon résumé est bancal, certainement mal formulé, mais je pense que vous avez saisi l’idée : Jacob ne sait pas qui est réellement son père. Par conséquent, il décide, à l’aube de l’âge adulte, de traverser la terre pour le rencontrer. N’en déplaise à sa mère ou à son beau-père (qui est sans doute la copie féminine de belle-maman dans Toufdepoil).

Dès lors qu’il débarque au Canada, diverses déconvenues lui arrive. C’est un euphémisme quand on sait qu’il va être attaqué par un ours. Sa vie dépendra alors de deux personnes, dont Kim, une jeune fille Cree quelque peu agressive rencontrée quelques heures auparavant dans un train. Ce sera la grande épreuve initiatique de la vie de Jacob et le fait que Kim en fasse partie n’est pas du tout anodin. Sans doute que cet évènement devait aussi se produire pour la jeune fille au passé bien douloureux.

Tout le roman possède comme une aura mystique. Totalement en raccord avec les croyances de ce peuple. C’est quelque peu magique dans le sens où il y a quelque chose qui vous dépasse. Tout ne s’explique pas rationnellement. Il peut y a voir des explications dans la nature, les signes, les songes.

La situation de Jacob n’est pas aisée. Lui qui a grandi en Allemagne et qui n’a connu la culture Cree que quatre ans durant. Dès lors, la recherche d’identité du jeune homme s’avère davantage ardue. « Jamais je ne m’étais senti aussi écartelé. D’un seul coup, mes racines cree prenaient le pas sur tout ce qui avait fait ma vie d’avant : mon choix d’être végétarien, ma haine de Stefan, mon combat contre la maltraitance des animaux, mon amour de la musique et du sport ».

Aucune rencontre n’est due au hasard, dans ce récit. Chacune d’entre elles est déterminante pour que Jacob puisse savoir qui il est réellement. Même quand il s’agit de rencontrer un ours.

C’est dingue comme le corps peut emmagasiner des tas de traumatismes et vous envoyer plein de signaux douloureux comme des alertes pour enfin résoudre la cause de ces traumatismes. Bon, on a aussi le droit de haïr tous ces professionnels qui ne prennent pas le temps d’écouter et relèguent les douleurs directement dans « la tête ». C’est dans votre tête, madame. Qui n’a pas déjà entendu dire ça ? Je crois qu’il n’y aura pas foule pour lever la main. Moi la première.

Dans le cas de Jacob, ses crises de convulsion sont impressionnantes. Sans doute parce que ce qu’il découvre petit à petit a toujours été tu par sa mère. Les secrets de famille et le silence qui en découle se sont solidement ancrés dans son cerveau, le rendant incapable de fonctionner correctement. S’ajoute à cela, une histoire plus grande encore qui prend ancrage des décennies plus tôt. Ce qu’on va découvrir est de grande ampleur. Je ne vais pas tarder à spoiler donc si besoin, activez le curseur et descendez encore et encore jusqu’à ce que je vous dise au revoir et merci pour votre patience infinie.

Vous le savez peut-être mais le Canada possède une Histoire qui, sous bien des aspects, est absolument condamnable. Et je l’ai découvert, il y a très peu d’années. Je vous jure, je n’avais jamais entendu parler des pensionnats pour autochtones destinés à évangéliser et assimiler les enfants autochtones au cours du 20ème siècle, au Canada. Je suis tombée sur un documentaire sur Arte qui en parlait, il y a quelques années, et j’ai vu. J’ai écouté aussi, les témoignages de ceux qui sont ressortis de ces pensionnats, des enfants de ceux qui sont ressortis de ces pensionnats. En plus d’être séparés de leurs parents, ces enfants ont vécu les pires violences et n’ont jamais réussi à se reconstruire si toutefois ils en sont sortis vivants. Les traumatismes ont eu un immense impact sur les générations suivantes. Misère, pauvreté, alcoolisme. Le grand-père de Jacob. Le père de Jabob. Jacob. « Tu as notre histoire dans le sang, mon garçon ; que tu le veuilles ou non » prononce Anak, l’un des personnages centraux du récit.

« Nous ne pouvions pas nous entraider, ce qui est totalement contraire aux valeurs des Cree. Ils voulaient nous briser, Jacob. Ils disaient que nous avions tout faux. Notre façon de prier, notre façon de vivre et de nous habiller, notre langue et notre culture : ils rejetaient tout en bloc. Leur but, c’était de nous « assimiler », ce qui revenait à nous anéantir ».

Ces mots sont durs à réceptionner mais assemblés bout à bout, ils composent le fil rouge de ce roman car ils expliquent tout. Y compris l’histoire de Kim. Cette jeune fille écorchée vive qui vit encore malgré elle et malgré tout. Kim fragile, avec cette mèche blanche dans les cheveux. Ce n’est pas un hasard. Kim solide, qui sauve les autres avant de sauver elle-même. Vous me direz qu’il n’existe pas vraiment de roman jeunesse, de roman tout court, de littérature en général sans histoire d’amour. Et vous avez complètement raison car l’amour est la clé. Et cette histoire d’amour… Elle n’est en rien facile mais qu’est-ce qu’elle est belle. On retient notre souffle avec nos amoureux qui ne savent pas aimer mais qui, ensemble, vont apprendre. C’est doux, brutal parfois, évident surtout.

C’est un roman sur la recherche de la vérité. Sur ce que des milliers d’autochtones ont vécu mais aussi sur l’histoire personnelle de Jacob. Ce fameux accident qui a fait basculer sa vie de petit garçon ne s’est sans doute pas déroulé de la manière dont il a toujours été narré.

Oui, c’est un récit sur la recherche de vérité. Sur une quête qui ne peut se faire sans douleur. Mais c’est sans doute cela qui fait toute la beauté de ce roman. Un peu comme un crush qui fait mal. Mais qui fait grandir. On en revient à Toufdepoil, je crois bien. On revient à ce qui est l’essence de la vie. Etre heureux, souffrir, souffrir pour être heureux. Tout ça. Ce gros bordel qui fait que l’existence n’est en rien linéaire. Est-ce que je suis la seule à être sur le qui-vive lorsque je suis heureuse ? J’ai pleinement donné en épreuves, souffrances et autres coups traitres, j’aimerais que ma quête soit achevée et que ma vie reste comme elle l’est à cet instant T. Simple, belle et terriblement joyeuse. J’ai encore et toujours des surprises qui s’invitent dans ma vie mais ce sont de très jolies surprises. Comme cette rencontre récente avec une amie qui fait désormais partie des personnes les plus importantes de ma vie. Alors, ma quête est-elle enfin achevée ?

J’aime ces romans qui font réfléchir, qui nous interpelle, nous interroge sur des pans existentiels de l’existence. Et j’aime le fait qu’il n’y ait pas forcément des réponses. Mais des signes. Enseignés par les Cree et percevables par tous si seulement nous voulons bien les percevoir.

J’aime les silences. Même les silences surnaturels. Et bien souvent, je cherche des signes qui seraient comme des ponts avec les personnes disparues et moi-même, un peu comme Jacob, ce loup et son grand-père. Ce récit m’a fait réaliser qu’ils se sont déjà pleinement manifestés. Car ma grand-mère est en moi, à jamais. A travers l’amour des livres et certaines habitudes que nous avons en commun, elle vit en moi à jamais.

Il est temps pour moi de vous dire au revoir et merci pour votre patience infinie. Et de vous conseiller de lire ce roman, de vous laisser bercer par les croyances et les valeurs Cree qui peut-être vous apporteront un éclairage nouveau sur votre vie. Ça vaut le coup d’essayer.

Merci à Croqu'Livre de m'avoir fait découvrir ce roman lors du dernier groupe lecture ado !
Romans pour ados

Amande / Won-Pyung Sohn / Pocket Jeunesse

Soudain, le vent a changé de trajectoire. Les cheveux de Dora ont flotté dans une autre direction. La brise a porté son odeur jusqu’à moi. Je n’avais jamais rien senti de pareil. Elle sentait les feuilles mortes, ou alors les premiers bourgeons du printemps. Le genre de parfum à évoquer des images contradictoires (…). J’ai poussé un cri de douleur. Ça piquait. Une grosse pierre venait de me tomber sur le cœur

L’amour, ça peut provoquer ce genre de chose. C’est vrai, ça peut être du genre grosse pierre qui vous tombe sur le cœur. Alors essayez juste d’imaginer le poids de cette grosse pierre qui tombe sur le cœur de Yunjae. Vous n’y parviendrez sans doute pas, tant le « cas » du héros de ce roman est incroyable, impensable. Yunjae a quinze ans et, depuis sa naissance, il ne ressent strictement rien. Ni la joie, ni la tristesse, ni la peur, ni tout autre sentiment. Sa mère et sa grand-mère, avec lesquelles il a grandi, ont tenté de lui apprendre des codes pour s’adapter à la société -sourire, imitation des autres, formules de politesse- mais malgré cela, il ne peut être comme tout le monde. Comment le pourrait-il ? Son amygdale cérébrale, son « amande » ne fonctionne pas bien. Il est physiquement incapable de ressentir. Même quand la tragédie bouleverse sa vie, il ne ressent rien. Rien du tout.

Alors, alors, c’est quoi cette citation d’introduction ? C’est qui cette Dora ? Ce cri de douleur, ce ne serait pas une émotion, par hasard ?

Et bien, c’est par un gros spoil que je débute cet avis de lecture. Mais on le devine en lisant le résumé de ce roman, Yunjae va faire quelques rencontres qui vont lui permettre de vivre, pas seulement de besoins vitaux comme boire, manger, avoir un abri sur sa tête. Non, de vivre pleinement avec tout ce que ça importe. Parce qu’on ne va pas se mentir, bien souvent on aimerait être insensible pour pouvoir rebondir sur les crasses que la vie nous envoie si mochement, parfois. Parole d’hypersensible. Qui pleure devant la pub Bouygues Télécoume version 2018 avec le fils qui danse avec son fils bébé en appelant son père qui lui aussi dansait avec son fils qui est maintenant père et en plus c’est Noël, oui oui. Qui rumine les conflits pendant 28h avant de formuler le problème, d’ailleurs j’en veux encore à mon amoureux de m’avoir laissée ranger le drive pour essayer de convaincre, sur le parking de notre village, un député d’un parti qu’on n’aime pas de devenir député d’un parti qu’on aime beaucoup plus et ça a duré 25 minutes et ça n’a rien donné, cette histoire est véridique, elle a eu lieu ce midi, je suis à H+3 de ma rumination. Qui a vécu tous ses chagrins d’amour et ses ruptures comme des pertes immenses, des fonds du gouffre, des six pieds sous terre, des poignards XXL dans le cœur. Cela pouvait aller d’un je-te-jette-le-pendentif-demi-coeur-que-tu-m-as-offert-à-la-tronche-et-je-m-en-vais-pleurer-dans-mon-lit-en-mangeant-un-pot-entier-de-hougen-doos-clichés-toujours, lorsque j’avais 14 ans, à je-ne-m-alimente-plus-et-je-ne-pèse-plus-que-44-kilos, je n’avais pas trente ans et je venais de divorcer. Depuis, j’ai appris à réguler mes émotions hein, mais je suis comme un volcan prêt à entrer en éruption. J’aurai pu m’appeler Juliane Pompéi. Bonjour, c’est moi !

Yunjae, lui, reste impassible même quand sa mère et sa grand-mère sont victimes d’une agression meurtrière. Là, je ne vous spoile rien parce que ce sont les premières phrases du tout premier chapitre (je ne vous parle pas du prologue qui est glaçant, impossible à oublier mais je ne voudrais pas vous traumatiser de suite) :

Voila la puissance du truc. Ce récit est fou. Il débute ainsi.

C’est clairement un roman pour grands ados et pour adultes parce que la violence, elle est bien là. L’assaut meurtrier est décrit tel que le vit Yunjae alias celui-qui-ne-ressent-rien, c’est hyper froid, neutre, les mots sont difficiles à recevoir pour nous, lecteurs. Lorsque le héros rencontre Gon, un garçon de son âge, rebelle, colérique et carrément violent, c’est le même procédé d’écriture qui s’applique. Il y a des descriptions nettes, cinglantes, qui disent tout de la violence sans qu’il n’y ait de nuance. J’avais un peu l’impression de revenir 20 ans en arrière et de lire la quasi intégralité des Rougon-Macquart dans le cadre d’un cours de littérature, à la fac de Mulhouse. Je vous le dis texto, j’ai adoré mais ce ne sont clairement pas des lectures funky que tu laisses avec plaisir le soir sur ta table de nuit pour les retrouver le lendemain. Non, ce sont des romans que tu planques bien, bien au fond de ton placard pour qu’ils ne viennent pas te hanter, ne sait-on jamais. Des lectures froides qui t’offrent des autopsies livresques. Sympa le concept, non ?

Il faut donc s’accrocher parce que certains passages de ce roman sont difficiles et crus. Cependant, ils s’expliquent. Ce n’est pas juste de la violence pour de la violence. Les épreuves vécues ont une véritable influence sur le cours de la vie des personnages. Et certains en reviennent, de cette violence. Notamment le fameux Gon (qui est loin d’avoir eu une enfance magique, son histoire est traumatisante d’ailleurs je ne lâcherai plus jamais la main de mon petit Oscar jusqu’à ce qu’il ait 18 ans) qui finira par se détacher de cette violence même s’il ne peut s’empêcher de la provoquer. Parce qu’au fond, Gon est comme tout être humain, il cherche ou recherche l’amour. Et ça peut être l’amour d’une mère dont il a été séparé. Et que Yunjae a connu quelques temps. Bon, je ne vais vous raconter le pourquoi du comment ici car l’histoire est pas mal improbable et qu’elle fait penser à un scenario d’un téléfilm de M6 de début d’après-midi et je n’aimerais vraiment pas que vous associez cette image glamouro-policiero-nimportnawak à ce roman. Retenez juste que Yunjae a rencontré la mère de Gon et que ce dernier ne l’a pas revue depuis ses cinq ans.

C’est fou parce que Yunjae décrit tout en tant que personne qui ne ressent rien mais nous, lecteurs, on ressent tout x2323232353565. C’est tout le talent de l’autrice et de la traductrice, Sandy Joosun Lee, qui a traduit « Amande » du coréen à l’anglais. J’ai beaucoup aimé le fait qu’elle s’exprime à la suite du roman. Cela fait réaliser que ce métier de l’ombre est un métier carrément difficile, encore plus quand les récits ont une particularité similaire à ce roman. Sandy Joosun Lee l’explique bien :

« Il me fallait choisir minutieusement les mots, afin de m’assurer que Yunjae et Gon existeraient pleinement, chacun à sa manière, en m’appuyant sur le contexte et la distance émotionnelle que l’on trouve dans le texte original (…). Ce qu’il fallait pour Yunjae, c’est un ton détaché, sans pour autant être fade (…). De plus, alors que la sensibilité de Yunjae se développe tout au long du récit, je voulais montrer son évolution à travers le langage, montrer comment la distance émotionnelle se réduit ».

Et elle conclut son texte par ceci :

« Pour Yunjae, l’amour n’est pas confiné dans une case car il n’y a aucune case par laquelle commencer. J’espère que les lecteurs du texte ressentiront le même flux d’émotions provenant de l’amande de Yunjae que moi ».

Oui oui et oui. Pari risqué mais pari gagné. J’ai rarement lu un livre aussi déstabilisant, qui malmène aussi, sans que l’on sache si c’est plutôt positif ou carrément malaisant. Je peux simplement dire que ça fait du bien d’être remuée, la littérature a ce pouvoir-là. Dans « Amande », la violence est omni-présente mais au même titre que l’amour. C’est sans doute ce duo antinomique mais intrinsèquement lié qui explicite ce sentiment étrange. Je peux pas vous exposer ici les passages violents qui, en dehors de leur contexte, n’auraient d’ailleurs pas de sens, mais je peux vous faire lire quelques mots qui narrent une scène tellement belle et qui me touche à un point… J’ai moi-même grandi dans une famille dans laquelle les membres qui m’ont apporté de l’amour et de la confiance ont été des femmes. Ma sœur, ma mère, ma grand-mère. Alors que l’amour ait, dans ce roman, l’image d’une si belle filiation, cela m’émeut grandement.

C’est trop joli, en plus, la représentation de l’amour en hanja

L’amour illumine ce roman. Et il est de toutes formes. Parfois il peut mener à la souffrance, à la violence, mais souvent, il est ce pour quoi les gens changent. Il est ce pour quoi les gens vivent heureux. Et il est ce qui subsiste même après la disparition de ces êtres aimés. Qu’est-ce que c’est beau lorsque Yunjae se souvient de sa maman et de sa grand-mère. Il n’est pas encore capable de ressentir des émotions mais possède déjà en lui l’essentiel : les souvenirs, magnifiés par les sens qui redonnent vie aux être perdus. Comme le souvenir d’une voix chantée semblable au bruit des vagues ou au vent qui souffle au loin. Ou la chaleur de mains aimantes :

« Je me souviens de ces journées où je me promenais avec Maman, et où elle me serrait la main. Elle ne me lâchait jamais. Quelquefois, elle m’agrippait si fermement que j’en avais mal. J’essayais de me libérer, mais d’un seul regard, elle m’en dissuadait. Mamie me tenait l’autre main. Je n’ai jamais été abandonné par qui que ce soit. Mon cerveau a beau être dans un mauvais état, mon âme, elle, est intacte, grâce à la chaleur de ces mains qui me tenaient de chaque côté ».

Bon voilà, ce livre ne ressemble à aucun autre et c’est une grande qualité. Il n’est peut-être pas littérairement parlant le plus abouti mais il a le don de nous faire réagir, réfléchir, ressentir, ce qui est l’essence-même de la lecture. Et joliment raccord avec le speech du récit. Si vous n’êtes pas encore tout à fait convaincu, c’est qu’il vous faut savoir que ce roman coréen est le « coup de coeur du groupe de K-pop BTS ». Ça, ça me fait joliment sourire. C’est mignon. Il faudra désormais ajouter à cette accroche marketing : « ce roman coréen est le coup de coeur de Juliane_lit ». Yep !

Coups de cœur, Romans pour préados

Mémoires de la forêt. Les souvenirs de Ferdinaud Taupe / Mickaël Brun-Arnaud / L’École des Loisirs

Un roman pour les 9 ans et + qui évoque la maladie d’Alzheimer ? Vraiment ? Oui, bien sûr que oui. On le sait, on le revendique, la littérature jeunesse peut tout aborder, tout mettre à portée et peut même le faire avec intelligence et poésie, comme dans ce livre SU-BLIME. La maladie de l’Oublie-Tout y est bien présente mais le récit n’est en rien tourné vers le pathos. Vous savez, ce pathos qui est emblématique des émissions télévisées, quand les candidats de telle ou telle émission entrent en scène sur une musique larmoyante tandis que défilent derrière eux les pans sombres de leur existence. Quand tout est fait pour provoquer la pitié et l’audience. Rien de cela ici. Vous allez pleurer -âmes sensibles surtout ne vous abstenez pas- mais parce que c’est beau. C’est un peu cliché et presque niais de dire ça mais c’est le mot qui me vient automatiquement. Ce livre est beau. Tout est beau. Les mots parfaitement choisis, l’importance de la transmission qui transcende le récit de part en part, les souvenirs de Ferdinand qui vous ramènent à vos propres madeleines de Proust, les illustrations de Sanoe qui font honneur à la poésie du texte. Tout. Tout est beau.

Le récit débute dans une librairie. Tellement normal, parole d’ancienne libraire jeunesse ! Tout commence dans cette librairie nichée dans le tronc d’un arbre, avec des livres poussiéreux, des rayonnages remplis, une petite entrée pour les animaux de petite taille, une autre entrée pour tous les autres. Pousser les portes de la librairie de Bellécorce dès la première page, c’est pénétrer directement dans un univers merveilleux qui n’est pas sans rappeler celui de Béatrix Potter ou des contes de notre enfance. Et ça colle parfaitement avec le métier de libraire et la délicieuse mise en abîme que nous propose l’auteur, lui-même libraire. Rêver et faire rêver les gens de passage ou les habitués. Ce partage, c’est l’essence-même du métier, même si l’on ne peut nier les aspects moins folichons. Il faut avoir la passion. Condition indéniable. Parfois, cela ne peut fonctionner. Lorsqu’Archibald le libraire retrouve son petit commerce après son périple, il découvre une lettre laissée à son attention par sa remplaçante, Charlotte la Souris. Cette dernière lui précise :

« Merci de m’avoir laissée prendre votre place ces deux dernières semaines. C’était une expérience très enrichissante. C’est confirmé, je dé-tes-te ce métier et je ne comprendrai ja-mais comment vous pouvez l’exercer : les clients sont in-sup-por-tables ! »

J’avoue, j’ai souris. J’en ai vu, des clients, les six années passées à exercer le métier de libraire, et il est vrai que certains étaient désagréables : j’en aurai presque détesté Noël, la course aux cadeaux, aux cadeaux les plus onéreux, les plus clinquants, qu’importe le contenu. J’aurais mille anecdotes pas toujours jolies à vous livrer ici mais ce ne sont pas ces histoires futiles que je retiens. Je retiens tout le reste. La passion. Les rencontres. Ce métier qui m’a permis de m’affirmer, moi l’introvertie sur laquelle aucun de mes formateurs n’avaient parié. Six belles longues années. Puis, il y a eu la fermeture de la librairie dans laquelle j’étais employée. Et j’ai rebondi vers un ailleurs, un autrement. Toujours dans le domaine des livres, cependant. Car je connais trop le pouvoir des livres, du rêve, de la transmission. Je n’ai pas perdu ça, j’imagine. Mais il est vrai que ce récit me réanime presque. Est-ce que désormais je m’imagine vivre dans une petite libraire au milieu de nulle part, avec des livres jusqu’au plafond et une échelle avec laquelle je naviguerais entre chaque bibliothèque. Oh que oui. J’y reviendrais peut-être un jour, à ma librairie d’amour. Elle n’existe peut-être pas encore ou alors elle m’attend quelque part. Qui sait ?

Première page, première rencontre avec un lieu, un personnage, une aventure qui ne fait que débuter. Et c’est là une belle entrée en matière. Ce roman, c’est aussi une chouette façon d’initier les jeunes lecteurs au merveilleux et à la fantasy. On y retrouve tous les ressorts, y compris la carte pour se repérer dans ces lieux enchanteurs.

Une partie des lieux visités par nos deux compères

L’aventure débute dans une charmante librairie mais elle continue partout ailleurs. Et dès lors qu’Archibald décide de partir à l’aventure -car ce n’est pas si facile de se lancer, hein ?- le récit n’est que rencontres déterminantes et moments suspendus. Rien ne prédestinait les deux personnages à partir ensemble, ils n’ont rien en commun mais ils ont le même objectif : retrouver le propriétaire des mémoires écrits par Ferdinand. Ensemble, ils vont parcourir un petit bout de monde mais surtout une grande partie de la vie de notre Taupe, atteinte de la maladie de l’Oublie-Tout. Rien n’est d’ailleurs épargné ici. Parce que cette maladie n’a rien de romanesque, elle n’est pas enjolivée avec de jolis mots et de jolies intentions. Elle est bien présente, avec ses caractéristiques, pas toujours faciles à appréhender. Ce n’est pas simplement une question d’oublier « de faire griller ses tartines avant de les recouvrir de beurre ». C’est « la maladie de l’Oublie-tout, celle qui vient et qui prend tout, des souvenirs les plus fous aux baiser les plus doux ».

Cette maladie, elle peut également faire ressortir de l’agressivité, de la peur, de l’incohérence, ce qui pourrait tout à fait freiner l’aventure dans laquelle ils se sont engagés. Archibald doute beaucoup. Mais il persiste. C’est un ami plus que précieux. Un ami rare, qui démontre que l’amitié n’a pas besoin de contrepartie, elle est simplement portée par l’empathie et la générosité. Et le renard fait bien de persister car les souvenirs, notamment ceux qui le lient à Maude, sont réactivés par des lieux, des rencontres. Par le bonheur.

Qui se rencontre dès le premier arrêt, au salon de thé de madame Pétunia.

« Les lieux avaient changé -les plantes avaient poussé et il y avait beaucoup plus d’ouvrages sur les étagères- mais c’était sans aucun doute l’endroit où se tenaient les jeunes Maude et Ferdinand, le visage heureux. Le bonheur, c’était vraiment le sentiment que dégageait cet endroit hors du temps, où loirs, belettes, loups et mulots partageaient leur amour de la gourmandise et de la littérature. Ferdinand, absent mais émerveillé, regardait les lieux comme si c’était la première fois qu’il y mettait les pattes ».

Sachez-le, si vous lisez ce roman, vous serez ému par chaque endroit que vous visiterez. Il y a des madeleines de Proust pour Ferdinand mais pour chacun de vous, également. Quand la petite Taupe goûte une part de « tarte aux amaudes », il en est bouleversé.

Le goût du souvenir. Vous l’avez tous, ce goût si spécifique. Si si, cherchez bien ! Vous l’avez, ça y est ? Bien sûr que ce qui me revient en premier lieu, ce sont ces plats et ces desserts que ma grand-mère cuisinaient si bien. Le roulé au chocolat, les coquilles Saint-Jacques de Noël et le chou rouge à la polonaise. Je ne vous dis pas toutes ces émotions que j’ai ressenties quand, lors du fameux confinement de 2020, je suis retombée sur LA recette du chou rouge, rédigée par ma grand-mère.

Et quand je l’ai réalisée, cette recette, et que je l’ai goûté, ce chou rouge… Ma grand-mère était là, avec moi.

Cela fonctionne aussi avec les autres sens. Quand Ferdinand se rend au concert de Gédéon Hibou Duchêne et qu’il entend une musique composée et offerte par sa chère Maude, les paroles lui reviennent, autant que les souvenirs.

« Mot après mot, note après note, la taupe semblait revenir à un temps plus beau ; et si sa mémoire s’éclipsait vers l’oubli, ses petits doigts griffus, eux, se rappelaient la chaleur de la patte de celle qu’il avait tant aimée. C’était comme si Maude était là, et peut-être l’était-elle ». Oui, elle était là.

C’est peut-être pour cela aussi que j’aime tant la musique. C’est un art qui sait vous bousculer, vous ramener à la vie, parfois. J’ai en tête cette vidéo devenue virale dans laquelle on voit une malade d’Alzheimer qui, en entendant la musique du Lac des Cygnes, exécute avec ses bras la chorégraphie exacte comme elle le faisait lorsqu’elle était danseuse étoile. Le pouvoir de la musique. Qui vous ramène aussi parfois à des moments vécus que vous aviez cru enfouis. Un peu comme lorsque, il y a peu, j’ai entendu une chanson de UB40 à la radio et que ça m’a rappelé un de mes premiers amoureux. On écoutait « red red wine » assis au bord du skatepark et j’étais si amoureuse que j’avais économisé taquet d’argent pour m’acheter une paire de rollers pour faire des slides que, ceci dit en passant, je n’ai jamais exécutés. Je n’avais pas percuté à l’époque que la chanson parlait de vin rouge et de souvenirs. On ne peut pas dire que c’était tout à fait adéquat. Si j’avais su que ça n’aurait du sens que 20 ans après…

Le temps qui passe. Cette problématique est au cœur de ce roman. Elle est délicieusement abordée, avec une touche d’évidence mais surtout énormément de tendresse. Elle n’est rien non plus sans la transmission. La transmission de lieux, de savoirs faire, de génération en génération. Elle passe également par l’écriture. De mémoires, de lettres. Qui perdureront. Après avoir fait tout cela, après avoir transmis, il sera temps de se reposer, de reposer son esprit à la pension des plumes, qui n’a rien des EPHAD dont on entend si tristement parler actuellement. A la retraite des plumes, il y a avant tout de la vie, de la joie, « des lanternes suspendues dans les arbres, sur la grande table près du potager, où à l’intérieur, près de la cheminée en briques quand il fait trop froid pour mettree une poule dehors ». Il y a aussi « des pains surprises aux six confitures » et des veillées littéraires le vendredi soir. Ce roman a quelque peu calmé certaines de mes angoisses. Le et après qui parfois me paralyse. Alors oui, on ne sait pas de quoi ce après sera fait. Mais il pourrait très bien ressembler à une belle aventure telle que l’ont vécue Archibald et Ferdinand. Cela ne dépend que de nous, finalement.

Je ne révèlerai rien ici de ce qui a attrait à Maude mais je vous le dis, vous ne vous en remettrez pas. On devine aisément une destinée tragique. C’est bien plus que cela. C’et tragique et magnifique à la fois. C’est ce qui fait la puissance de récit.

Nous étions prévenus avant même de débuter le roman, que nous ne ressortirions pas indemnes de notre lecture :

« Dans ces Mémoires de la forêt, vous trouverez consignées les destinées grandioses de minuscules animaux qui ont foulé ces bois, animés par l’esprit d’aventure, le sentiment amoureux et la puissance de l’amitié (…). Puissiez-vous ne jamais oublier les animaux que vous allez maintenant rencontrer et l’aventure que vous vous apprêtez à vivre.. ».

Je n’oublierai pas. J’en suis sûre et certaine. Je n’oublierai aucune mot, aucune illustration. Surtout pas celle-ci. Celle que je préfère et qui résume tout.

Romans pour préados

Miss Crampon / Claire Castillon / Flammarion

Ou comment écrire une chronique désordonnée en parlant d’emblée de la fin du récit. Je m’excuse pour le spoil mais je ne suis pas toujours au clair dans ma tête. Il semblerait que ce soit ma marque de fabrique, par conséquent je m’excuse d’être si imparfaitement moi-même et d’introduire si imparfaitement ma chronique chaotique.

Miss Crampon. N’est pas Miss Crampon qui veut. Mais tout le monde peut être Miss Crampon. Même les jeunes filles qui ont des appareils auditifs, se sentent insignifiantes et donc, manquent de confiance en elles. Même Suzine, l’héroïne de cette histoire.

Bon ok, Miss Crampon ce n’est pas la consécration ni même un but en soi mais il n’empêche, remporter cette élection organisée par le club de foot local est un moyen de prouver, devant témoins et devant témoins qui ont bien, bien égratigné la confiance de Suzine, que c’est possible. De gagner et, en plus, d’en être fière. Ce n’était pas évident pour la jeune fille, vous l’avez compris, mais Suzine l’a fait. Il suffit parfois d’un déclic intelligemment provoqué par quelqu’un. Ici, c’est le beau-papa qui s’en charge merveilleusement. C’est génial ça, non ? Forcément, ça me touche personnellement, moi qui possède une famille gaiement recomposée. On oublie trop souvent les rôles que peuvent délicatement et joliment jouer les belles-mamans et les beaux-papas dans la vie d’un enfant. Bien souvent, par exemple, qui dit belle-maman dit belle-doche, dit marâtre, dit un truc très moche qui serait un mix entre Lady Tremaine de Cendrillon et Folcoche de Vipère au Poing (même si dans le roman autobiographique d’Hervé Bazin il s’agit de la figure maternelle et je ne voudrais pas vous embrouiller mais vraiment, je ne peux imaginer pire figure maternelle que celle de Folcoche, j’en ai encore des frissons d’angoisse tant j’ai été traumatisée par ce personnage, c’est d’ailleurs pour ça que je cache ce livre dans ma bibliothèque comme si c’était le livre monstrueux des monstres dans Harry Potter et qu’en ce sens, Folcoche était prête à tout instant à me fusiller du regard et à m’invectiver, ceci à tel point que je me sentirais obligée de prononcer cette phrase dite par le narrateur et l’écrivain lui-même « nous allons mieux depuis qu’elle étouffe »). Pardonnez-moi pour la longueur et la lourdeur de ma phrase entre parenthèses mais elle est à l’image de mon traumatisme qu’à priori, je n’ai toujours pas réglé. De toute évidence, il a fallu que je le décrive ici pour l’accepter.

Bref, les beaux-parents ne jouent pas souvent un rôle positif dans les récits, si tant est qu’ils y existent. Pourtant, ils peuvent faire des miracles. Comme Viviant, le beau-père de Suzine, qui l’encourage avant son passage sur scène, cheveux attachés et appareils auditifs visibles :

Là, excusez-moi mais il faut que je pleure toutes les larmes de mon cœur/de mon corps, un peu comme lorsque j’ai entendu la chanson « beau-papa » de Vianney tout à fait par hasard à la radio, pendant que je conduisais. Est-ce que j’ai dû m’arrêter sur le bord d’une départementale de Haute-Saône ? Tout à fait ! Est-ce que j’ai dû avouer que Vianney m’avait émue, moi qui écoute tout sauf Vianney ? Oh yeah.
Si c’est flou, c’est pour vous représenter les mots que j’aperçois avec mes yeux embués.
Coucou la mauvaise foi 🙂

« Je suis la plus belle fille du monde ». Elle va le dire, Suzine. Elle va même le crier. A tel point que sa maman accourt en pensant qu’elle est à nouveau sourde.

Parce que oui, Suzine souffre d’un handicap qui touche son ouïe, un « petit problème » dont on ne comprend véritablement la teneur et l’enjeu qu’à la toute fin du récit. Un « petit problème » survenu à la suite d’un « accident » survenu dans l’enfance. Un « petit problème » qui a forcément un impact sur sa vie sociale qui, disons-le franchement, n’est déjà pas nourrie de relations saines et authentiques. Ses deux « meilleures amies » (il y a beaucoup de guillemets dans ce paragraphe, ceux-ci vous invitent à faire travailler votre sens de la déduction, pardon, mais au moins, vous n’avez pas à me subir moi, mimant les guillemets avec mes doigts, chose qui est insupportable, on est d’accord ?) sont odieuses, intéressées, toxiques et pourraient facilement obtenir la médaille d’or des harceleuses. A force d’entendre des crasses non-stop comme « sale menteuse », « tu me le paieras », « tu as toujours été jalouse de moi », « lundi ça va être ta teuf » et, le pire du pire, « je vais te pourrir », Suzine se renferme sur elle-même, ajoutant à sa surdité, un mutisme qu’elle actionne en mode automatique lorsque cela devient trop violent. Elle « se chut ». Y compris lorsqu’elle ne peut gérer un trop plein d’émotions et d’informations au sein de sa famille certes aimante, mais bien bordélique. Quant aux garçons, c’est encore autre chose. A-t-on besoin, à tous prix, de tomber amoureuse ? Quelqu’un peut-il le décider pour vous ? Non, non et non. Tout est trop. Et trop, c’est trop. Suzine « se chut » souvent et se coupe du monde, les cheveux planqués sur les oreilles.

J’aime beaucoup ce roman qui aborde des questions essentielles. Et derrière le récit parfois poussé à son paroxysme en matière de quiproquos et situations insolites – personnellement j’adore le séjour au ski WTF qui dure une bonne partie du récit mais je pense que certains le trouveront long et exagéré- il remue pas mal tout autant qu’il questionne. On réalise que Suzine est obligée d’adopter des comportements qui sont contraires à ce qu’elle est réellement, tout cela pour plaire aux autres. D’où les mensonges en floppée et les retours de bâton reçus comme des coups de poignard en plein cœur. Personne ne mérite cela. Personne ne devrait avoir à changer ou à se planquer. C’est facile à dire, hein ? Oh que oui et cela arrive plus fréquemment qu’on ne le pense. En amitié, en amour, tout le temps. On fait comme Suzine qui déclare : « j’ai appris à devenir l’incarnation exacte de ce que les gens attendent de moi ».

Ça, c’est la facilité, et c’est tellement rassurant d’y céder. Mais quand enfin, on est aimé pour ce que l’on est réellement, alors on peut commencer à vivre, vraiment. Retenez cette phrase comme une citation mi-niaise mi-véridique à ressortir en story instagram avec un cœur en gif (Mea culpa, c’est ce que je fais déjà). Je ne peux pas m’en empêcher. C’est tellement gratifiant d’être aimée et appréciée alors même qu’on est introvertie-bizarroïde-à-tendance-folfdingos-qui-cache-bien-son-jeu. Il fallait être patient, faire les bonnes rencontres. Il n’est jamais trop tard, même à 25 ans (+12).

Chaque lecteur trouvera un intérêt à lire ce récit qui, en plus de faire travailler les méninges (bon ça, c’est faux en vrai, on ne fait pas travailler les méninges parce que les méninges n’ont aucun rôle dans les fonctions mentales, j’ai bossé le sujet quand j’ai voulu me reconvertir en l’orthophoniste que finalement je ne serai jamais), fait joliment rire. Mention spéciale au séjour au ski et à Camille, la belle-mère qui joue sa vie aux soirées karaoké malgré la fièvre, qui foule la neige en talons hauts et mini-jupe, qui organise des virées parfaitement organisées et responsables en apparence, qui souffre du cliché de la belle-mère extrêmement jeune, superficielle mais qui est si drôle, si authentique qu’elle s’en contrefiche du qu’en dira-t-on. En plus, elle écoute, véritablement. Camille est l’objet de toutes les attentions mais l’attention, elle en offre beaucoup en retour. Prix d’honneur également à l’humour de Suzine. L’auto-dérision est bien une arme et notre héroïne s’en sert avec brio. C’est si délicieux de lire Suzine, elle qui nous narre aussi bien ses aventures, aussi difficiles soient-elles. C’est justement cette ambiguïté qui fait l’originalité de ce roman.

J’aime beaucoup ce genre de détails parfaitement décrits. C’est comme la situation amoureuse rocambolesque vécue lors du séjour au ski, basée sur un épisode qui ressemble à : machine est amoureuse de machin qui a été amoureux de machine mais qui l’a laissée tomber au détriment de machine 2 qui est en fait amie avec machine 1. Cela pourrait être catastrophiquement niais mais Claire Castillon a su transformer une situation réaliste -les adolescents peuvent vivre les questions amoureuses de cette manière, je rappelle que je vis avec une adolescente et que je suis entourée d’adolescents une bonne partie de mes journées, une bonne partie de l’année, merci d’avance pour votre sincère compassion- en situation sarcastiquement réussie. Gniark gniark, on adore.

Mais tout évolue dans ce récit, y compris le ton employé par le personnage principal. Il y a le recul, cette fameuse ironie et finalement, le roman se clôt avec une note de tendresse et avec l’acceptation tant attendue. Le temps. Il faut parfois beaucoup de temps pour s’accepter, accepter de ne plus dépendre de personnes toxiques et pour grandir, tout simplement.

« Je me retiens parfois de jouer à la poupée ou de faire parler mes Barbie, planquées dans leur camping-car, en haut de mon placard, en réserve pour si un jour j’avais des enfants… J’essaie de grandir au plus vite, mais au fond, je suis dépassée par la vitesse. Quand je me chut, c’est pour me retrouver, moi et le souvenir de ma collection d’animaux en porcelaine que j’ai planquée dans une boîte à chaussures pour ne garder qu’une décoration épurée semblable à celle que préconisent mes copines pour leur chambre ».

Chers adolescents, prenez le temps. Prenez le temps ! De grandir. D’être vous-mêmes. D’être fiers d’être vous-même. Le chemin est parfois long et fastidieux mais au bout, il y a des rencontres formidables, des yeux « dans lesquels l’amour rebondit, d’autres (…) où il s’installe », des moments décisifs -peut-être un défilé en crampons ?- des soupirs de soulagement, des épaules redressées et un magnifique sourire collé aux lèvres.

Romans pour préados

Martine ne sait rien faire / Dominique Périchon / Rouergue

Cette illustration, son côté désuet, la liberté qui en émerge me fait penser au film « Camille redouble », pas vous ?

Martine ne sait rien faire. J’aime beaucoup ce titre. Parce qu’avec sa forme négative et la référence à Martine qui sait tout faire et qui va partout et qui est une fille de ce temps désormais révolu -Martine fait les courses, Martine en montgolfière, Martine embellit son jardin, Martine petit rat de l’opéra, bref Martine fait des tas de trucs dans 61 albums- on comprend bien que notre Martine de ce roman-là sera une anti-héroïne. On a clairement envie d’ajouter au titre « Martine ne sait rien faire » l’injonction « et alors ? »

Ben oui, et alors ? Est-on obligé d’être exceptionnel pour être apprécié ? Non, bien sûr que non. C’est tout ce que ce roman démontre à la perfection. D’ailleurs, il faudrait se demander ce que c’est, qu’être exceptionnel. Car nous le sommes tous, pas besoin d’être super connu, de remplir des zéniths ou d’avoir traversé un océan à la nage (Spoil alerte : je coulerais au bout de 3 mètres car je pratique la nage du petit chien qui se bouche le nez, si le pourquoi du comment de cette nage toute personnelle vous intéresse, c’est par ici). Chacun possède des qualités, des compétences, des sensibilités qui font de lui un être exceptionnel.

Sauf que. Quand on est enfant, on a besoin d’être valorisé, encouragé, récompensé. Et Martine fait clairement partie de ses enfants qui n’ont pas eu de médailles et autres trophées. Dans les compétitions qu’on fait parfois subir aux enfants, elle a toujours été dernière. Elle n’a même jamais pu rivaliser en faisant preuve d’un esprit de compétition. Car elle a toujours été fidèle à elle-même :

« Quand on ne sait rien faire, on est rarement récompensé, encore plus rarement honoré. C’est normal. En tous cas, c’est la coutume. Aussi, Martine avait-elle été épargnée jusqu’alors par les premiers prix et les félicitations, par tous les chamois, les tritons et autres ragondins d’argent dont on décore volontiers les enfants pour les habituer à être plus forts que les autres. Et que les enfants adorent. Bref, toutes ces médailles en toc lui étaient passées sous le nez depuis toujours ».

Je suis un peu Martine dans l’âme, pour tout vous dire. Du moins, quand j’étais enfant. Bon ok, j’ai vécu quelques moments de gloire dont je peux un peu me vanter, comme par exemple la fois où je suis arrivée à une audition de piano, que je me suis assise devant l’assemblée – 50 personnes maximum dans la salle de réception d’un hôtel de campagne mais pour moi c’était le Stade de France, sachez-le- que j’ai dit à ma professeure que non, je n’avais pas besoin de partition et que j’ai joué mon concerto comme Hélène Grimaud, par cœur et avec perfection. Bon, c’est ainsi dans mes souvenirs parce que si ça se trouve j’ai massacré le morceau. Ne demandez pas à ma maman de rétablir la vérité, elle vous dira sans nul doute qu’Hélène Grimaud s’est inspirée de ma prestation ce jour-là. Oui, il y a eu ce moment incroyable mais de manière générale, je suis plutôt de la team de la loose ou de l’éternelle deuxième. Comme la fois où, dans le cadre d’un concours de cuisine en CM2, on devait créer une recette en débutant par son écriture, que j’avais imaginé un « professeur au gratin » et qu’on m’avait refoulée en me disant que c’était dommage, j’aurais pu gagner et aller cuisiner mon prof en rouflaquettes d’aubergines avec les autres gagnants régionaux mais que j’avais oublié d’inscrire les ingrédients sur ladite recette. En même temps, oublier les ingrédients ? Oublier, quoi. L’histoire de ma vie. La voilà la vérité, je n’ai jamais reçu une quelconque médaille, même en chocolat. Alors quand, il y a trois ans, j’ai gagné, avec ma jolie famille en bazar et recomposée, une compétition familiale d’athlétisme qu’organisait le club de ma fille, j’ai exulté. La coupe sponsorisée Bricoumarchou est dans la chambre de ma fille mais j’aurais très bien pu l’exposer dans ma chambre à moi. Je n’étais pas seule dans l’histoire, c’est vrai, mais j’ai tout donné et mon 100 mètres était digne des plus grands sprinteurs de l’histoire des sprinteurs. Bref, j’étais ENFIN arrivée première et j’avais une preuve.

Vous avez compris l’idée ? N’est pas héros ou héroïne qui veut. Qui peut. Ce n’est pas faute d’essayer.

Tout comme Martine. Elle a tenté beaucoup de choses qui n’ont rien donné ou plutôt si, des « fiascos dans le monde de la gastronomie, du camping et de l’agriculture ». Sa carrière musicale n’a jamais décollé non plus.

Cela laisse Martine indifférente. C’est ce qui est dit. Parce qu’en vérité, lorsqu’elle est mise en avant, récompensée, honorée dans la suite du récit, c’est un sentiment nouveau qui s’offre à elle : la fierté. Et la reconnaissance, aussi. D’avoir trouvé une amie qui la comprenne, l’encourage, la valorise et l’embarque dans ses projets, même les plus fous. Cette amie, c’est Isidora. « La nouvelle ». Qui vient d’un autre pays, par-delà l’Atlantique. Et qui est surtout hyper intimidante.

« Debout dans la cour ou assise dans la classe, elle avait le maintien de ces antiques félins sacrés, l’air serein et indifférent. Isidora avait 10 ans, 70 ans ou un siècle et demi, on ne savait pas ».

Les élèves ne savent pas comment réagir face à elle. Personne ne le sait véritablement.

« Ils ne la repoussaient pas pour autant, ne l’ignoraient pas davantage, et une certaine forme de respect s’installa finalement. On n’imagine pas les anciens Égyptiens agir autrement avec leurs sacrés chats ».

Personne ne le sait ? Saut peut-être Martine. Les deux jeunes filles n’ont rien en commun, vous l’aurez deviné. L’une se considère comme banale et presque transparente, l’autre est charismatique et extrêmement intelligente dans des tas de domaines. Qu’est-ce qui peut bien amener ces deux écolières à se fréquenter et à devenir amies, alors ? La réponse, on l’aime, on l’adore : les livres ! Oui, mille fois oui. Parce qu’Isidora souhaite ramener « son poids en livres » depuis la bibliothèque de l’école jusque chez elle, Martine propose son aide, elle qui habite dans le même quartier. Jour de chance, heureuse coïncidence, signe du destin ? On peut interpréter ce moment de bien des façons mais une chose est certaine : il a changé la vie de Martine à tout jamais. Elle a trouvé sa Isidora !

Il fallait que cette rencontre aboutisse à une invitation. Vous savez, CETTE invitation que certains enfants attendent et ne reçoivent jamais. Et bien, Martine l’a reçue, enfin.

Isidora vouvoie. Parce qu’elle a appris la langue ainsi. Et c’est joliment désuet.

Isidora est ce genre d’enfant qui s’émerveille de tout et surtout, qui cherche à comprendre. Elle est du genre à démonter les réveille-matins. « A vouloir comprendre pourquoi le soleil est rouge le soir, la lune rousse la nuit ». Tandis que Martine est ce genre d’enfant qui se laisse porter et évite de tenter certains trucs au risque de créer des catastrophes. Elles sont ces genres d’enfants oui, mais si elles sont très différentes, elles possèdent cette chouette capacité commune, qui n’est pas donnée à tout le monde : celle de rêver.

« Le temps gagné à ne pas parler du temps qu’il fait, elles le passent à rêver »

On devrait tous faire ainsi. On ne prend plus le temps de rêver, pas vrai ?

Leur rêve ultime. Voler. Pour des raisons disparates. On comprendra celle d’Isidora bien plus tard dans le récit et cela expliquera tout mais ce n’est pas si important de savoir. Ce qui est davantage essentiel, c’est la façon dont les deux petites filles vont se lier autour d’un projet fou, fantasque, fantastiquement fou : celui de créer une machine volante. Et c’est génial d’accompagner ses génies -humbles héritières de tous les savants-fous aux cheveux blancs en broussaille- chacune avec ses intentions et ses compétences. Et c’est encore plus génial de réaliser, pour Martine et en même temps que Martine, que « quelqu’un sur cette planète avait besoin d’elle ». Certaines phrases sont comme des claques que l’on se prend en pleine face. Bien sûr que tout enfant devrait ressentir cela, la fierté de se savoir utile et nécessaire. Avoir besoin de quelqu’un. Quant à l’honneur qui est promulgué, à posteriori, il vous met à terre, littéralement

Elles voleront jusqu’au pays des éléphants. C’est le rêve de Martine. « Un jour, quand elle sera grande, elle prendra l’avion pour se rendre en Afrique et voir les pachydermes gris balancer leur trompe près des fleuves. Un jour, quand elle était petite, elle s’était fait cette promesse, la main droite levée vers le ciel. Puis elle a craché sur la tête de sa poupée préférée. Puis elle s’est essuyé le menton car elle ne sait pas cracher ».

Isidora ne restera pas. On en découvrira la raison. Mais l’empreinte qu’elle aura laissée dans la vie de Martine ? Elle est évidente et presque indescriptible. Parce qu’Isidora n’aura pas seulement donné confiance en Martine, elle lui aura permis de voir autrement et d’une bien belle manière ce qu’elle fait, crée, produit. Et surtout, de se voir elle, autrement. Et cette clairvoyance-là, c’est une sacrée belle fondation pour grandir, par la suite, dans ce monde où l’on a bien souvent oublié de prendre son temps pour analyser les choses, pour essayer. On a aussi nettement oublié d’être fier de soi. Et de rêver.

Merci à Dominique Périchon et à son récit de nous rappeler l’essentiel si joliment, si drôlement, si finiment. Et n’oublions pas, « il faut toujours se méfier des enfants qui ne ressemblent pas aux autres : ils sont capables de tout »