Coups de cœur, Romans pour ados

Retour à Moosonee / Antje Babendererde / Bayard Jeunesse

Vous qui désormais me connaissez un peu mieux, vous savez que je suis sentimentalement au top niveau et que j’aime parler amour. Et bien aujourd’hui, une fois n’est pas coutume, je vais parler crush (comme une ado et non pas comme la boomer que je suis, of course).

Sachez qu’il est tout à fait possible de parler de crush pour la littérature. De crush littéraire. Parce que ça arrive réellement. C’est comme un coup de foudre avec des mots, des personnages, une histoire. Mais comme tout véritable crush, cela reste assez rare.

Mon tout premier crush littéraire ? J’avais 8 ans et ce crush a viré en drama mezzo forte. « Toufdepoil » de Claude Gutman. Je dis pas, le titre, il est moyen, il prête à sourire mais EN AUCUN CAS on ne sourit en lisant ce roman que j’avais dû demander à ma mère à la fin de courses endiablées au supermarché alsacien du coin (au « Rond-Point » certainement, car en Alsace, il y avait de drôles de noms de supermarchés comme « Rond-Point » ou encore « Unico », bref). Pourquoi je l’ai demandé, ce livre ? Je vous le dis en mille : parce qu’il y avait un chien sur la couverture et qu’il ressemblait au chien que j’avais eu quelques années auparavant, un briard nommé Waldo. D’où mon crush pour Toufdepoil. Crush immédiat. Evident. Intense. Fortissimo.

Bon, en vrai, on est d’accord, j’aurais dû complètement me méfier de l’air paniqué du petit garçon. Mais j’avais 8 ans, hein, et le chien prenait tout la place sur l’image et dans mon cœur

Le speech, il est simple. Le petit garçon est fou amoureux de son chien qui lui apporte tout l’amour qu’il a perdu car sa mère est partie et que son papa l’élève seul. Ce dernier est en pleine dépression – en passant, c’était assez dingue d’aborder les thèmes de la famille monoparentale et de la dépression dans un roman jeunesse à l’époque – et le petit-garçon-dont-j-ai-oublié-le-nom va vivre un pur cauchemar, la faute à la belle-mère-atroce-tendance-mère-dans-vipère-au-poing qui débarque dans leur vie. Car oui, la belle-mère est horrible et le père va devoir faire un choix : le chien ou sa nouvelle femme. Vous devinez la suite ? Rajoutez à cela un terrible mensonge du genre « toufdepoil est allé rejoindre une jolie et gentille famille à la campagne » et vous aurez une idée de mon état de jeune lectrice à l’époque. J’ai rarement ressenti autant d’amour et de haine à la lecture d’un roman. Un crush qui fait mal. Qui finit mal. J’ai autant aimé ce livre qu’il m’a fait du mal. C’est-à-dire beaucoup, beaucoup, beaucoup. Un peu comme pas mal de mes histoires d’amour passées. Merde, en lisant ces mots, je me dis que j’aurais peut-être bien besoin d’une petite thérapie.

Mon premier crush pour ce chien, Toufdepoil, a été suivi de tant d’autres. Tobie Lolness, Hadrien, Sophie et SON choix, Miss Charity, Augustus Waters et Hazel Grace Lancaster, Colin et Chloé. Tous ces personnages que j’ai aimés à la folie et qui m’ont embarquée dans de sacrées montagnes russes d’émotions.

Je m’égare ? Oui, oui et encore oui. Comme d’habitude ! Quoique, pas tant que ça car il fallait bien une introduction pour vous expliquer que cette lecture, « Retour à Moosonee », c’est devenu un crush. J’ai pleinement jeté mon dévolu sur ce roman, sur ces personnages, ce lieu. Pourtant, je l’ai recommencé à trois reprises. Ce n’était pas gagné. Certainement que je ne devais pas abandonner la lecture, je DEVAIS lire ce récit. Crescendo.

Alors, ça parle de quoi ?

Tout part d’un lieu. Un « endroit ». « Il y a des endroits dans le monde qui ont le pouvoir de changer les gens. Je ne le savais pas encore, alors mais Moosonee était de ceux-là ». C’est dingue déjà, de lire ça. Je suis complètement d’accord avec cette idée. Je pensais être la seule à penser cela ! Tout comme une musique peut intégrer la BO de votre vie ou un livre peut coller idéalement à une situation qui vous définit, un lieu peut déterminer votre vie. Et puisque sur ce blog, je vous confie des tas de choses, je peux vous affirmer qu’à jamais, la Bretagne sera LE lieu de mon changement de vie lorsque j’ai effectué un virage à 180° à l’aube de mes trente ans. Je me souviens avec exactitude de chaque instant de ce voyage, des éclats de rire de mes amies, des confessions existentielles et nécessaires au bord d’une falaise ou autour d’un café, du sentiment d’être enfin moi sur une chanson de Beyoncé dans une boîte de nuit quasi vide de Crozon, de l’album de Nick Cave que j’écoutais sur la route du retour. Vers la réalité. J’ai eu un aperçu de ce que je pouvais être, en Bretagne et nulle part ailleurs. Ma vraie moi. Ça fait très télé-réalité dit comme ça, très « dans la vraie vie » comme s’il y avait une vie parallèle et une autre qui serait la bonne. Mais je n’ai pas mieux, là maintenant. La vraie moi.

Pour notre héros Jacob, le lieu décisif est le Canada, le Grand Nord, Moosonee. C’est ce lieu qui va lui permettre d’en savoir davantage sur ses origines. Jacob a tout un puzzle à assembler. Sa maman est allemande et est repartie vivre en Allemagne avec Jacob après avoir vécu quelques temps avec le père de Jacob – de la tribu des Cree – qu’elle a aimé éperdument depuis leur coup de foudre jusqu’à un terrible accident de voiture. Mon résumé est bancal, certainement mal formulé, mais je pense que vous avez saisi l’idée : Jacob ne sait pas qui est réellement son père. Par conséquent, il décide, à l’aube de l’âge adulte, de traverser la terre pour le rencontrer. N’en déplaise à sa mère ou à son beau-père (qui est sans doute la copie féminine de belle-maman dans Toufdepoil).

Dès lors qu’il débarque au Canada, diverses déconvenues lui arrive. C’est un euphémisme quand on sait qu’il va être attaqué par un ours. Sa vie dépendra alors de deux personnes, dont Kim, une jeune fille Cree quelque peu agressive rencontrée quelques heures auparavant dans un train. Ce sera la grande épreuve initiatique de la vie de Jacob et le fait que Kim en fasse partie n’est pas du tout anodin. Sans doute que cet évènement devait aussi se produire pour la jeune fille au passé bien douloureux.

Tout le roman possède comme une aura mystique. Totalement en raccord avec les croyances de ce peuple. C’est quelque peu magique dans le sens où il y a quelque chose qui vous dépasse. Tout ne s’explique pas rationnellement. Il peut y a voir des explications dans la nature, les signes, les songes.

La situation de Jacob n’est pas aisée. Lui qui a grandi en Allemagne et qui n’a connu la culture Cree que quatre ans durant. Dès lors, la recherche d’identité du jeune homme s’avère davantage ardue. « Jamais je ne m’étais senti aussi écartelé. D’un seul coup, mes racines cree prenaient le pas sur tout ce qui avait fait ma vie d’avant : mon choix d’être végétarien, ma haine de Stefan, mon combat contre la maltraitance des animaux, mon amour de la musique et du sport ».

Aucune rencontre n’est due au hasard, dans ce récit. Chacune d’entre elles est déterminante pour que Jacob puisse savoir qui il est réellement. Même quand il s’agit de rencontrer un ours.

C’est dingue comme le corps peut emmagasiner des tas de traumatismes et vous envoyer plein de signaux douloureux comme des alertes pour enfin résoudre la cause de ces traumatismes. Bon, on a aussi le droit de haïr tous ces professionnels qui ne prennent pas le temps d’écouter et relèguent les douleurs directement dans « la tête ». C’est dans votre tête, madame. Qui n’a pas déjà entendu dire ça ? Je crois qu’il n’y aura pas foule pour lever la main. Moi la première.

Dans le cas de Jacob, ses crises de convulsion sont impressionnantes. Sans doute parce que ce qu’il découvre petit à petit a toujours été tu par sa mère. Les secrets de famille et le silence qui en découle se sont solidement ancrés dans son cerveau, le rendant incapable de fonctionner correctement. S’ajoute à cela, une histoire plus grande encore qui prend ancrage des décennies plus tôt. Ce qu’on va découvrir est de grande ampleur. Je ne vais pas tarder à spoiler donc si besoin, activez le curseur et descendez encore et encore jusqu’à ce que je vous dise au revoir et merci pour votre patience infinie.

Vous le savez peut-être mais le Canada possède une Histoire qui, sous bien des aspects, est absolument condamnable. Et je l’ai découvert, il y a très peu d’années. Je vous jure, je n’avais jamais entendu parler des pensionnats pour autochtones destinés à évangéliser et assimiler les enfants autochtones au cours du 20ème siècle, au Canada. Je suis tombée sur un documentaire sur Arte qui en parlait, il y a quelques années, et j’ai vu. J’ai écouté aussi, les témoignages de ceux qui sont ressortis de ces pensionnats, des enfants de ceux qui sont ressortis de ces pensionnats. En plus d’être séparés de leurs parents, ces enfants ont vécu les pires violences et n’ont jamais réussi à se reconstruire si toutefois ils en sont sortis vivants. Les traumatismes ont eu un immense impact sur les générations suivantes. Misère, pauvreté, alcoolisme. Le grand-père de Jacob. Le père de Jabob. Jacob. « Tu as notre histoire dans le sang, mon garçon ; que tu le veuilles ou non » prononce Anak, l’un des personnages centraux du récit.

« Nous ne pouvions pas nous entraider, ce qui est totalement contraire aux valeurs des Cree. Ils voulaient nous briser, Jacob. Ils disaient que nous avions tout faux. Notre façon de prier, notre façon de vivre et de nous habiller, notre langue et notre culture : ils rejetaient tout en bloc. Leur but, c’était de nous « assimiler », ce qui revenait à nous anéantir ».

Ces mots sont durs à réceptionner mais assemblés bout à bout, ils composent le fil rouge de ce roman car ils expliquent tout. Y compris l’histoire de Kim. Cette jeune fille écorchée vive qui vit encore malgré elle et malgré tout. Kim fragile, avec cette mèche blanche dans les cheveux. Ce n’est pas un hasard. Kim solide, qui sauve les autres avant de sauver elle-même. Vous me direz qu’il n’existe pas vraiment de roman jeunesse, de roman tout court, de littérature en général sans histoire d’amour. Et vous avez complètement raison car l’amour est la clé. Et cette histoire d’amour… Elle n’est en rien facile mais qu’est-ce qu’elle est belle. On retient notre souffle avec nos amoureux qui ne savent pas aimer mais qui, ensemble, vont apprendre. C’est doux, brutal parfois, évident surtout.

C’est un roman sur la recherche de la vérité. Sur ce que des milliers d’autochtones ont vécu mais aussi sur l’histoire personnelle de Jacob. Ce fameux accident qui a fait basculer sa vie de petit garçon ne s’est sans doute pas déroulé de la manière dont il a toujours été narré.

Oui, c’est un récit sur la recherche de vérité. Sur une quête qui ne peut se faire sans douleur. Mais c’est sans doute cela qui fait toute la beauté de ce roman. Un peu comme un crush qui fait mal. Mais qui fait grandir. On en revient à Toufdepoil, je crois bien. On revient à ce qui est l’essence de la vie. Etre heureux, souffrir, souffrir pour être heureux. Tout ça. Ce gros bordel qui fait que l’existence n’est en rien linéaire. Est-ce que je suis la seule à être sur le qui-vive lorsque je suis heureuse ? J’ai pleinement donné en épreuves, souffrances et autres coups traitres, j’aimerais que ma quête soit achevée et que ma vie reste comme elle l’est à cet instant T. Simple, belle et terriblement joyeuse. J’ai encore et toujours des surprises qui s’invitent dans ma vie mais ce sont de très jolies surprises. Comme cette rencontre récente avec une amie qui fait désormais partie des personnes les plus importantes de ma vie. Alors, ma quête est-elle enfin achevée ?

J’aime ces romans qui font réfléchir, qui nous interpelle, nous interroge sur des pans existentiels de l’existence. Et j’aime le fait qu’il n’y ait pas forcément des réponses. Mais des signes. Enseignés par les Cree et percevables par tous si seulement nous voulons bien les percevoir.

J’aime les silences. Même les silences surnaturels. Et bien souvent, je cherche des signes qui seraient comme des ponts avec les personnes disparues et moi-même, un peu comme Jacob, ce loup et son grand-père. Ce récit m’a fait réaliser qu’ils se sont déjà pleinement manifestés. Car ma grand-mère est en moi, à jamais. A travers l’amour des livres et certaines habitudes que nous avons en commun, elle vit en moi à jamais.

Il est temps pour moi de vous dire au revoir et merci pour votre patience infinie. Et de vous conseiller de lire ce roman, de vous laisser bercer par les croyances et les valeurs Cree qui peut-être vous apporteront un éclairage nouveau sur votre vie. Ça vaut le coup d’essayer.

Merci à Croqu'Livre de m'avoir fait découvrir ce roman lors du dernier groupe lecture ado !
Romans pour ados

Amande / Won-Pyung Sohn / Pocket Jeunesse

Soudain, le vent a changé de trajectoire. Les cheveux de Dora ont flotté dans une autre direction. La brise a porté son odeur jusqu’à moi. Je n’avais jamais rien senti de pareil. Elle sentait les feuilles mortes, ou alors les premiers bourgeons du printemps. Le genre de parfum à évoquer des images contradictoires (…). J’ai poussé un cri de douleur. Ça piquait. Une grosse pierre venait de me tomber sur le cœur

L’amour, ça peut provoquer ce genre de chose. C’est vrai, ça peut être du genre grosse pierre qui vous tombe sur le cœur. Alors essayez juste d’imaginer le poids de cette grosse pierre qui tombe sur le cœur de Yunjae. Vous n’y parviendrez sans doute pas, tant le « cas » du héros de ce roman est incroyable, impensable. Yunjae a quinze ans et, depuis sa naissance, il ne ressent strictement rien. Ni la joie, ni la tristesse, ni la peur, ni tout autre sentiment. Sa mère et sa grand-mère, avec lesquelles il a grandi, ont tenté de lui apprendre des codes pour s’adapter à la société -sourire, imitation des autres, formules de politesse- mais malgré cela, il ne peut être comme tout le monde. Comment le pourrait-il ? Son amygdale cérébrale, son « amande » ne fonctionne pas bien. Il est physiquement incapable de ressentir. Même quand la tragédie bouleverse sa vie, il ne ressent rien. Rien du tout.

Alors, alors, c’est quoi cette citation d’introduction ? C’est qui cette Dora ? Ce cri de douleur, ce ne serait pas une émotion, par hasard ?

Et bien, c’est par un gros spoil que je débute cet avis de lecture. Mais on le devine en lisant le résumé de ce roman, Yunjae va faire quelques rencontres qui vont lui permettre de vivre, pas seulement de besoins vitaux comme boire, manger, avoir un abri sur sa tête. Non, de vivre pleinement avec tout ce que ça importe. Parce qu’on ne va pas se mentir, bien souvent on aimerait être insensible pour pouvoir rebondir sur les crasses que la vie nous envoie si mochement, parfois. Parole d’hypersensible. Qui pleure devant la pub Bouygues Télécoume version 2018 avec le fils qui danse avec son fils bébé en appelant son père qui lui aussi dansait avec son fils qui est maintenant père et en plus c’est Noël, oui oui. Qui rumine les conflits pendant 28h avant de formuler le problème, d’ailleurs j’en veux encore à mon amoureux de m’avoir laissée ranger le drive pour essayer de convaincre, sur le parking de notre village, un député d’un parti qu’on n’aime pas de devenir député d’un parti qu’on aime beaucoup plus et ça a duré 25 minutes et ça n’a rien donné, cette histoire est véridique, elle a eu lieu ce midi, je suis à H+3 de ma rumination. Qui a vécu tous ses chagrins d’amour et ses ruptures comme des pertes immenses, des fonds du gouffre, des six pieds sous terre, des poignards XXL dans le cœur. Cela pouvait aller d’un je-te-jette-le-pendentif-demi-coeur-que-tu-m-as-offert-à-la-tronche-et-je-m-en-vais-pleurer-dans-mon-lit-en-mangeant-un-pot-entier-de-hougen-doos-clichés-toujours, lorsque j’avais 14 ans, à je-ne-m-alimente-plus-et-je-ne-pèse-plus-que-44-kilos, je n’avais pas trente ans et je venais de divorcer. Depuis, j’ai appris à réguler mes émotions hein, mais je suis comme un volcan prêt à entrer en éruption. J’aurai pu m’appeler Juliane Pompéi. Bonjour, c’est moi !

Yunjae, lui, reste impassible même quand sa mère et sa grand-mère sont victimes d’une agression meurtrière. Là, je ne vous spoile rien parce que ce sont les premières phrases du tout premier chapitre (je ne vous parle pas du prologue qui est glaçant, impossible à oublier mais je ne voudrais pas vous traumatiser de suite) :

Voila la puissance du truc. Ce récit est fou. Il débute ainsi.

C’est clairement un roman pour grands ados et pour adultes parce que la violence, elle est bien là. L’assaut meurtrier est décrit tel que le vit Yunjae alias celui-qui-ne-ressent-rien, c’est hyper froid, neutre, les mots sont difficiles à recevoir pour nous, lecteurs. Lorsque le héros rencontre Gon, un garçon de son âge, rebelle, colérique et carrément violent, c’est le même procédé d’écriture qui s’applique. Il y a des descriptions nettes, cinglantes, qui disent tout de la violence sans qu’il n’y ait de nuance. J’avais un peu l’impression de revenir 20 ans en arrière et de lire la quasi intégralité des Rougon-Macquart dans le cadre d’un cours de littérature, à la fac de Mulhouse. Je vous le dis texto, j’ai adoré mais ce ne sont clairement pas des lectures funky que tu laisses avec plaisir le soir sur ta table de nuit pour les retrouver le lendemain. Non, ce sont des romans que tu planques bien, bien au fond de ton placard pour qu’ils ne viennent pas te hanter, ne sait-on jamais. Des lectures froides qui t’offrent des autopsies livresques. Sympa le concept, non ?

Il faut donc s’accrocher parce que certains passages de ce roman sont difficiles et crus. Cependant, ils s’expliquent. Ce n’est pas juste de la violence pour de la violence. Les épreuves vécues ont une véritable influence sur le cours de la vie des personnages. Et certains en reviennent, de cette violence. Notamment le fameux Gon (qui est loin d’avoir eu une enfance magique, son histoire est traumatisante d’ailleurs je ne lâcherai plus jamais la main de mon petit Oscar jusqu’à ce qu’il ait 18 ans) qui finira par se détacher de cette violence même s’il ne peut s’empêcher de la provoquer. Parce qu’au fond, Gon est comme tout être humain, il cherche ou recherche l’amour. Et ça peut être l’amour d’une mère dont il a été séparé. Et que Yunjae a connu quelques temps. Bon, je ne vais vous raconter le pourquoi du comment ici car l’histoire est pas mal improbable et qu’elle fait penser à un scenario d’un téléfilm de M6 de début d’après-midi et je n’aimerais vraiment pas que vous associez cette image glamouro-policiero-nimportnawak à ce roman. Retenez juste que Yunjae a rencontré la mère de Gon et que ce dernier ne l’a pas revue depuis ses cinq ans.

C’est fou parce que Yunjae décrit tout en tant que personne qui ne ressent rien mais nous, lecteurs, on ressent tout x2323232353565. C’est tout le talent de l’autrice et de la traductrice, Sandy Joosun Lee, qui a traduit « Amande » du coréen à l’anglais. J’ai beaucoup aimé le fait qu’elle s’exprime à la suite du roman. Cela fait réaliser que ce métier de l’ombre est un métier carrément difficile, encore plus quand les récits ont une particularité similaire à ce roman. Sandy Joosun Lee l’explique bien :

« Il me fallait choisir minutieusement les mots, afin de m’assurer que Yunjae et Gon existeraient pleinement, chacun à sa manière, en m’appuyant sur le contexte et la distance émotionnelle que l’on trouve dans le texte original (…). Ce qu’il fallait pour Yunjae, c’est un ton détaché, sans pour autant être fade (…). De plus, alors que la sensibilité de Yunjae se développe tout au long du récit, je voulais montrer son évolution à travers le langage, montrer comment la distance émotionnelle se réduit ».

Et elle conclut son texte par ceci :

« Pour Yunjae, l’amour n’est pas confiné dans une case car il n’y a aucune case par laquelle commencer. J’espère que les lecteurs du texte ressentiront le même flux d’émotions provenant de l’amande de Yunjae que moi ».

Oui oui et oui. Pari risqué mais pari gagné. J’ai rarement lu un livre aussi déstabilisant, qui malmène aussi, sans que l’on sache si c’est plutôt positif ou carrément malaisant. Je peux simplement dire que ça fait du bien d’être remuée, la littérature a ce pouvoir-là. Dans « Amande », la violence est omni-présente mais au même titre que l’amour. C’est sans doute ce duo antinomique mais intrinsèquement lié qui explicite ce sentiment étrange. Je peux pas vous exposer ici les passages violents qui, en dehors de leur contexte, n’auraient d’ailleurs pas de sens, mais je peux vous faire lire quelques mots qui narrent une scène tellement belle et qui me touche à un point… J’ai moi-même grandi dans une famille dans laquelle les membres qui m’ont apporté de l’amour et de la confiance ont été des femmes. Ma sœur, ma mère, ma grand-mère. Alors que l’amour ait, dans ce roman, l’image d’une si belle filiation, cela m’émeut grandement.

C’est trop joli, en plus, la représentation de l’amour en hanja

L’amour illumine ce roman. Et il est de toutes formes. Parfois il peut mener à la souffrance, à la violence, mais souvent, il est ce pour quoi les gens changent. Il est ce pour quoi les gens vivent heureux. Et il est ce qui subsiste même après la disparition de ces êtres aimés. Qu’est-ce que c’est beau lorsque Yunjae se souvient de sa maman et de sa grand-mère. Il n’est pas encore capable de ressentir des émotions mais possède déjà en lui l’essentiel : les souvenirs, magnifiés par les sens qui redonnent vie aux être perdus. Comme le souvenir d’une voix chantée semblable au bruit des vagues ou au vent qui souffle au loin. Ou la chaleur de mains aimantes :

« Je me souviens de ces journées où je me promenais avec Maman, et où elle me serrait la main. Elle ne me lâchait jamais. Quelquefois, elle m’agrippait si fermement que j’en avais mal. J’essayais de me libérer, mais d’un seul regard, elle m’en dissuadait. Mamie me tenait l’autre main. Je n’ai jamais été abandonné par qui que ce soit. Mon cerveau a beau être dans un mauvais état, mon âme, elle, est intacte, grâce à la chaleur de ces mains qui me tenaient de chaque côté ».

Bon voilà, ce livre ne ressemble à aucun autre et c’est une grande qualité. Il n’est peut-être pas littérairement parlant le plus abouti mais il a le don de nous faire réagir, réfléchir, ressentir, ce qui est l’essence-même de la lecture. Et joliment raccord avec le speech du récit. Si vous n’êtes pas encore tout à fait convaincu, c’est qu’il vous faut savoir que ce roman coréen est le « coup de coeur du groupe de K-pop BTS ». Ça, ça me fait joliment sourire. C’est mignon. Il faudra désormais ajouter à cette accroche marketing : « ce roman coréen est le coup de coeur de Juliane_lit ». Yep !

Coups de cœur, Romans pour ados

Annie au milieu / Émilie Chazerand / Sarbacane

Quand j’ai lu le résumé de ce roman, lors d’une énième visite en librairie, mon cœur a vrillé. Direct. J’ai aussitôt repensé à l’un de mes films préférés, petit bijou cinématographique, sorti en 2006. Seize ans, déjà ! Little Miss Sunshine. Je ne sais pas si vous l’avez déjà vu mais il faut le voir pour tout un tas de raisons. Surtout parce qu’il est barjo mais beau parce qu’il est barjo. Et magnifiquement inoubliable parce qu’il est beau parce qu’il est barjo.

Olive n’a même pas huit ans et sait déjà ce qu’elle veut. Elle a un rêve, celui d’être mini Miss. Oui, là vous êtes certainement en train de vous écrier « au secours » mais non, non, vous avez tort. Car ce n’est pas un film dégoulinant de paillettes et de malaise absolu, combo complètement probable dans l’univers des mini miss aux Etats-Unis, mais un road-trip incroyable, porté, mené par les membres d’une famille complètement à la dérive et complètement dingues, chacun à leur façon. Olive et son rêve se tiennent là, rayonnants de joie et d’innocence au milieu d’eux et de toute cette situation foutraque. C’est Olive qui les relie tous et leur offre un fil rouge vital. Pffffiiiiiouwaouh (c’est l’onomatopée d’un soupir d’admiration ça, non ?) KO total.

J’adore cette accroche « Everyone pretend to be normal » qui est bien mieux que celle en français qui est « une famille au bord de la crise de nerfs ». Cette phrase colle merveilleusement au roman d’Emilie Chazerand. Tout le monde fait semblant d’être normal (et moi j’ai un bac +12 en traduction). Et qu’est-ce que c’est, d’ailleurs, la normalité ?

Le roman « Annie au milieu » d’Émilie Chazerand me fait penser à ce film parce que j’y ai retrouvé les mêmes singularités qui font ressentir les mêmes choses. De manière puissante et presque violente. Dans le film, on retrouve cette folie déterminante, un portrait identique d’une famille à la dérive au sein de laquelle chacun doit trouver sa place, des interrogations semblables sur la norme, sur la normalité et logiquement donc, sur l’exclusion. Ces deux œuvres possèdent cet optimisme, cette joie incroyable qui accompagne votre lecture/votre visionnage pour finalement vous laisser coi, ce signifie -de manière plus limpide- que mon visage n’était que bouche bée et larmes torrentielles. J’ai refermé le livre, j’ai lu le générique de fin de film, j’étais incroyablement moche mais heureuse avec, vous pouvez aisément l’imaginer, mon visage inondé de mascara dégoulinant et de bave dégoulinante. Bref, j’étais ignoble mais je remerciais la vie toute entière.

La couverture n’est pas jaune comme l’affiche de Little Miss Sunshine mais l’ensoleillement est pourtant bien présent. Annie est au milieu et elle rayonne. « Elle irradie ».

« Velma et Harold sont le frère et la soeur d’Annie. Annie est « différente » . C’est comme ça que les gens polis disent. Elle a un chromosome en plus. Et de la gentillesse, de la fantaisie, de l’amour en plus, aussi. Elle a un travail, des amis et une passion : les majorettes. Et Annie est très heureuse parce que, pour la première fois, sa troupe aura l’honneur de défiler lors de la fête du printemps de la ville.
Mais voilà, l’entraîneuse ne veut pas d’elle pour cet événement : elle n’est pas au niveau, elle est dodue… Bref : elle est « différente » . C’est bête et méchant. Ca mord Annie et les siens, presque plus. Alors, qu’à cela ne tienne : Annie défilera, avec son équipe brinquebalante, un peu nulle mais flamboyante. Ses majorettes un peu barjo. Ses barjorettes, quoi
« 

Annie est différente, c’est comme ça que les gens polis disent…

La différence. C’est le grand thème de ce roman. La différence et surtout la manière dont est perçue cette différence.

Parlons de la trisomie, tout d’abord. Naturellement, il y a une floppée de personnes intelligentes et sensées qui perçoivent Annie comme tout être humain devrait être considéré : avec bienveillance. Mais il existe encore des gens qui sont juste abjects. Sans même le cacher, comme ces clients du Little Asia Mini Market, dans lequel Annie travaille, qui la traitent de « mongolita » et qui lui font des allusions sexuelles à gerber. Ou plus insidieusement, comme l’entraineuse de l’équipe de majorettes qui refuse qu’Annie défile avec la troupe, lors de la fête du printemps. Et ça, ça donne juste envie de tout casser et si ça doit être la gueule du gars qui dit ou de la meuf qui fait, alors tant pis. J’aime tellement la réaction de la maman d’Annie après coup, lorsqu’Elodie, l’entraîneuse de l’équipe de majorettes, annonce son infâme décision. C’est narré par la jeune fille elle-même :

Oh mon dieu, que ça soulage de dire ça. Et de le lire.

Annie. Elle est belle, lumineuse, innocente. Elle ne sera jamais aussi bien décrite que par son grand-frère Harold et sa petite soeur Velma, qui l’aiment infiniment. Les trois enfants de la fratrie prennent tour à tour possession de la narration et rendent le récit vivant et criant de sincérité. Cela peut être également extrêmement douloureux. Car la naissance d’une enfant trisomique, c’est un bouleversement. Avec un impact sur chaque membre de la famille. Sur la famille toute entière. Il y est difficile pour Harold et Velma de trouver leur place et de se sentir aimés pour ce qu’ils sont eux, et non parce qu’ils ne sont pas Annie. Il est difficile pour la mère de ne pas vivre cette vie rêvée d’architecte épanouie alors qu’elle doit enchaîner les rendez-vous et vivre sa vie telle une Sainte sacrificielle, au détriment des besoins des autres, de ses besoins à elle. Difficile de ne pas se sentir coupable, de ne pas se dire « avec les enfants, j’ai tout raté. Je les ai gâchés ». Il est difficile pour le père d’arrêter de se cacher derrière l’humour ou de rester toujours détaché, quitte à faire penser qu’il ne sait plus aimer. Avoir un enfant trisomique, c’est un bouleversement. Ce serait si facile si chacun pouvait aisément se l’approprier, ce bouleversement. Mais on le sait, rien n’est acquis car rien n’est linéaire et prévisible. Dans toutes les familles, c’est ainsi. C’est plus long et douloureux pour certaines. Seulement, si l’amour est présent, même s’il est enfoui, il renaîtra. Et dans ce roman, il renaît. Et quelle renaissance. Simple. Basique. Basique. Simple. Comme dans la chanson d’Orelsan qu’ils choisissent pour leur représentation de « barjorettes ». Simple. Basique. Basique. Simple. Et remarquablement bordélique ! Mais c’est beau, le joyeux bordel, non ?

Harold et Velma sont également différents et souffrent de cette différence. Harold, c’est un jeune adulte doté d’une grande sensibilité mais qui la freine, volontairement ou inconsciemment, on ne sait pas trop mais on devine. Il a choisi de stopper ses études sans le dire à sa famille, ce qui entraîne quelques complications jusqu’au drame que l’on sait inévitable. De plus, il est homosexuel. Et s’il y aujourd’hui une tolérance bien plus grande par rapport à l’homosexualité -il était grand temps, bordel- il est toujours difficile de l’avouer à ses proches, surtout quand on a une famille à l’équilibre plus que précaire. Voilà pourquoi Harold n’ose pas avouer que Camille est Camille. Et pas Camille. Il n’y a qu’Annie qui sait. C’est sans doute la plus perspicace, la plus intelligente, n’en déplaise à ce gros connard de psy qui l’a diagnostiquée avec un QI de 52 et rien d’autre. « Faites le deuil de ce qu’elle ne sera jamais ». On a le droit de l’insulter, lui aussi et de lui souhaiter une gangrène des testicules ? Bref, Annie sait mais les autres ne voient pas ou ne veulent pas voir. Harold devra prendre du recul, s’éloigner quelques temps pour réfléchir à cette différence qui le constitue et qui reste à montrer au reste du monde. Et à sa place qu’il doit considérer. Ce n’est en rien plaisant. « J’en ai les larmes aux yeux, tout à coup. Je suis fatigué. Parce que c’est fatiguant, d’essayer. Toutes les heures. Et d’échouer, toutes les heures ».

Velma se sent différente, elle aussi. Elle a ce statut complexe de cadette et de celle qui arrive après. Après Annie. Toute la lecture durant, nous sentons ce poids qui la heurte, elle qui ne se sent pas légitime d’être née. C’est terrible de dire cela. C’est cependant ce qu’elle arrive enfin à exprimer à sa mère. C’est vital. Elle doit poser la question. Sinon, elle meurt, elle se meurt. « Pourquoi tu m’as faite ? » On ne peut pas s’établir en psy de pacotille et se demander si c’est à cause de cette culpabilité d’exister qu’elle ressent le monde avec une telle hypersensiblité mais on ne peut s’empêcher de se dire que cela fait d’elle une personne clairvoyante, dans le sens où elle voit la vie comme elle est. Parfois elle est moche et douloureuse, parfois elle est belle jusque dans ses moindres détails.

Oui, Velma fait des listes. Toutes aussi belles et vraies les unes que les autres. Et moi je fais des photos floues en fin de journée sur mon canapé à côté d’un petit garçon scotché à mon bras qui me fait trembler et qui rigole, en plus. Je le mets sur « ma liste des choses que j’aimerais éviter mais je ne peux pas parce qu’on ne rejette jamais un petit garçon choupinet scotché à son bras ».

Tous les personnages ont leur importance, leur sensibilité, leur manière de voir le monde et de cohabiter avec lui. Tous sont merveilleux. La grand-mère un peu foldingue mais fragile, la tante-dont-tout-le-monde-a-besoin, Hui évidemment, Camille qui bouscule parce qu’il faut, les poules confidentes, maman Zhou qui réalise des maillots de compétition comme un feu d’artifice avec des cristaux facettes blancs et des capes en plumes d’autruche roses. Tous ces personnages gravitent autour d’Annie et Annie est au milieu, elle fait office de soleil. C’est le « sentiment océanique » de Romain Rolland. Velma la décrit très bien, « cette impression soudaine de ne faire qu’un. De faire corps. Cœur commun. Avec l’univers tout entier ». Nous lecteurs, nous faisons partie de cet univers tout entier. Avec cette impression magnifique. Ce sentiment océanique. Qui nous fait nous sentir joyeux, libérés, vivants.

Alors, la fameuse différence dans tout ça ? Elle rend les gens meilleurs, plus sincères, aussi. Elle n’est pas faite pour éloigner les gens les uns des autres mais bel et bien pour les relier. Et pour leur permettre de trouver LA place, enfin, qu’importe si c’est celle d’une planète naine qui n’existe plus. C’est la place parfaite. Celle qui convient.

Romans pour ados

Faire chavirer les icebergs / Aurore Gomez / Magnard

« Tu sais Aurèle, il n’y a rien de plus beau qu’un iceberg qui chavire. Pour l’avoir vu, je peux te dire qu’on a l’impression d’assister à la naissance d’une montagne ».

Je ne pouvais commencer ce texte que par ça, comme ça. Par cette citation précise et pas une autre. Car, sachez-le d’emblée, aucune autre phrase ne reflète aussi bien l’entièreté d’un récit qui mêle de manière improbable mais magnifique le chaos d’une vie sur le point de changer et la splendeur de celle-ci quand enfin, la chrysalide devient papillon. Et puis, j’aime cette citation rien que parce qu’elle contient ce prénom, Aurèle. Parce que ça me fait penser à tous les prénoms des empereurs romains que j’affectionne (pas tous hein, Commode et Claude, ça fait moins rêver, on est d’accord). J’aurais adoré appeler mon fils Octave ou Auguste, César et surtout, Hadrien. Hadrien. Parce qu’à chaque fois que je l’aurais interpellé, j’aurais pensé aux mots somptueux de Marguerite Yourcenar. « Tout bonheur est un chef-d’œuvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l’altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l’abêtit ». Quoique, en y repensant, si on y juxtapose une phrase du quotidien, ça devient un chouya bizarre. « Tout bonheur est un chef-d’œuvre : la moindre erreur le fausse, la moindre hésitation l’altère, la moindre lourdeur le dépare, la moindre sottise l’abêtit. Hadrien, range ta chambre ! » Voilà, j’ai abandonné l’idée, d’autant plus que si on n’a pas la ref, on risque de se dire que j’ai lâchement cédé à la mode de mettre des h partout dans les prénoms même quand on ne s’attend pas à avoir de h dans ces dits prénoms. Juhlia. Vhictoire. Lhucas. Basthien. Hadrien. Je ne juge pas. Ou peut-être un peu, si. Je présente ici mon Mea Culpa antiquement de circonstance. Pour clôturer le sujet, il faut bien avouer que prénommer mon fils comme un empereur, ça n’aurait pas fonctionné tout court. Les empereurs romains étaient de grands tordus sanguinaires. À divers degrés mais quand même. Est-ce que c’est vraiment l’image qu’on se fait d’un petit enfant choupinet et innocent ? Non. Donc, Oscar, quoi. Et ça lui va très bien.

Je m’égare, je m’égare, je m’égare. Mea Culpa bis.

Faire chavirer des icebergs. En dehors d’une réalité climatique certaine, cette expression est, vous l’aurez compris, une métaphore. De la vie de notre héros, Aurèle ou, en tous cas, de ce qu’il devrait faire de sa vie. C’est cette allégorie qui est représentée sur la première de couverture.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, la vie d’Aurèle ne va pas prendre une tournure mélo-dramatique comme dans un téléfilm américain de TF1 du lundi après-midi. Il n’a pas véritablement de problème, ce genre de Problème, non, il y a juste une possibilité qui s’offre à lui, qui chamboule tout ce qu’il est profondément et qui va le pousser à se révéler aux autres. Vous n’avez rien compris à mon topo digne d’un résumé télé 7 jours d’un téléfilm américain de TF1 du lundi après-midi ? D’accord, d’accord. Lisez plutôt cette présentation de l’éditeur:

« Aurèle est ravi. En décrochant un stage de cinq semaines loin de chez lui, il va pouvoir prendre le large et s’éloigner de sa mère vraiment collante. Là-bas, c’est un tourbillon qui l’attend. Il travaille sur un incroyable chantier au bord des fjords, découvre un tout autre monde que le sien. Et surtout, très vite, il fait la connaissance de Matthias, dont le regard bleu pur et le charisme de dingue l’électrisent instantanément. Aurèle a beau savoir qu’il est en couple avec une fille, impossible de ne pas penser à lui ou de passer à autre chose. Et si c’était le moment d’assumer qui il est ? D’oser se dévoiler ? De faire chavirer l’iceberg, en quelque sorte ? »

Bon, avant de passer à la suite, il faut que je rectifie un élément du résumé ou, tout du moins, que j’apporte quelques précisions. Sa mère collante, elle est professeure-documentaliste. Oui, cela est énoncé comme ceci, texto dans le roman, et parce que j’ai rarement vu cette appellation écrite noir sur blanc, il fallait que le signale. Qu’elle soit collante, un peu parano, stressée de la vie à la folie, qu’importe, c’est une professeure-documentaliste collante, parano, stressée de la vie à la folie. Et ça c’est carrément cool.

Précision faite ! Revenons à ce résumé qui donne envie et qui évoque quasiment tout ce que vous allez lire de chouette dans ce récit, même s’il aurait fallu y ajouter les mots tricot, Dracaufeu et sorbet aux algues. On y reviendra plus tard.

Ce roman va vous dépayser, dans un premier temps. Certes, vous aurez toujours un pied en territoire connu sur quelques pages, mais vous allez aussi enfoncer l’autre pied dans ce territoire merveilleux des Grands Fjords. Et ce sera délicieux. Aussi doux et aérien que la chanson « Waves » de Dean Lewis que l’autrice conseille d’écouter en lisant la première partie du roman (j’aime beaucoup l’idée d’une playlist qui matche avec la lecture en cours). Vous allez découvrir la ville de Clarée, laquelle s’est construite à l’embouchure d’une rivière, en plein coeur du parc des Grands Fjords. Ciel, terre, océan, rivière, tout y est grandiose. Et, petit bonus, Clarée est la capitale du tricot. « Là-bas, c’est une institution. Il y a des cafés tricots où les gens se retrouvent avec leurs aiguilles et leurs pelotes. Même les hommes ». Même Aurèle ? Oui. Est-ce qu’il deviendra un dieu du tricot ? Spoil : non, mais il ressortira de ses tentatives tricotesques une production qui prendra tout son sens. Franchement, tout ça donne terriblement envie de décrocher nous aussi un stage à Clarée juste pour nous y immerger. Maintenant, là, tout de suite. Ce n’est pas comme si nous n’en avions pas besoin, en plus.

Parlons d’ailleurs, dans un deuxième temps, de ce fameux stage sur un incroyable chantier des Fjords. Que j’aime le fait que ce héros de ce roman soit en lycée professionnel, un établissement qui enseigne les différents métiers du bois, plus précisément. On a davantage l’habitude de découvrir des parcours standardisés, en filière générale dans des lycées lambdas. Mais ici, on a cette occasion remarquable, presque inespérée malheureusement, de prendre connaissance de la voie professionnelle. Et quand on saisit l’importance et la beauté de ce que va entreprendre Aurèle sur ce chantier, ça rend la chose plus admirable encore. En effet, l’adolescent va aider à créer des « bulles de vie », sortes de chambres individuelles, dans un Centre de Santé. Voilà. C’est essentiel de valoriser cette orientation et Aurore Gomez le fait admirablement bien. Surtout quand on sait que, parallèlement, certains réalisateurs et autres producteurs comme un certain Hanounou, tentent de mettre à mal une image d’élèves très souvent en souffrance dans des cursus scolaires considérés comme atypiques. Petit conseil bien bien bien orienté du jour : n’allez pas voir le film « Les Segpa » qui sort, qui sort quand déjà ? Je m’en fiche. Jamais, je l’espère. Valoriser ces parcours qui sortent de cette normalité brandie sans cesse, ces filières, ces élèves, ces enfants, il faut le faire. Absolument. J’ai été professeure-documentaliste deux années durant en lycée professionnel et je peux vous dire que si deux heures de route ne me séparaient pas de mon domicile, j’y serais sans doute encore aujourd’hui. Je travaillais dans un CDI recouvert de moquette, aménagé dans une ancienne salle de classe mais ce n’était pas important. J’ai créé un lien avec pas mal de ces grands gars de 16 ans et plus. Ça, c’était important. Et, si tout n’a pas été évident, j’ai vécu des moments de grande intensité grâce à eux. Notamment -et je suis obligée de m’épancher ici pour dégommer une fois pour toutes les préjugés- des instants hors du temps vécus dans une petite ville vosgienne qui possède un théâtre dont la scène s’ouvre sur la forêt. En une semaine, j’ai vu des miracles sur des jeunes hommes qui s’en contrefichaient, le premier jour, de pratiquer le théâtre dans une ville située à 45 minutes de leur lieu d’habitation. C’était pas l’Espagne, quoi. J’ai vu des adolescents se redresser, mais vraiment se redresser, d’autres parler, mais vraiment parler. Et lorsqu’au terme de leur semaine théâtrale, ils ont achevé la représentation qu’ils avaient préparée avec une comédienne, j’ai vu. Un truc indicible, presque. Sachez seulement que je n’étais plus moi-même lorsque je les ai contemplés sur scène, se tenant la main pour rejoindre la forêt au son de « Sabali » d’Amadou et Mariam. Je n’étais que larmes tant c’était beau, ce spectacle qui s’offrait à moi tel un cadeau. Bon sang, c’est ce genre de choses qu’il faut valoriser. Parce qu’il existe encore des gros cons -excusez-moi mais je suis obligée- qui pensent que la filière professionnelle est une sous-filière pour les sous-doués. Comme les grands-parents de Matthias qui, lorsqu’ils font la connaissance d’Aurèle, lui déclarent : « Un lycée professionnel« . « Avez-vous tout de même l’ambition de poursuivre vos études après votre bac ? » Vous visualisez le truc ? Et vous entendez ce ton condescendant ? Celui qu’on pourrait employer en ramassant la crotte encore chaude de son chien, sans les gants mais avec une mimique dégoutée de circonstance.

On se dirige vers un troisième temps, non ? Vous remarquerez que j’essaye d’écrire des articles davantage structurés. Le troisième temps est important. Car je vais vous parler du thème principal du roman : l’homosexualité. Depuis quelques années, il y a de plus en plus de romans jeunesse qui mettent en scène des adolescents homosexuels. Enfin. Merci. Ce n’était pas trop tôt. Et on apprécie. Aurèle fait partie de ces personnages mais ce qui est abordé différemment dans ce livre, c’est que l’homosexualité n’est pas présentée comme un problème car le véritable problème, il est autre pour Aurèle. Il s’agit d’avouer au beau Matthias qu’il est amoureux de lui. Ce genre de pas qui semble impossible à franchir tant l’enjeu est immense. Ce genre de pas que chacun de nous a fait ou fera un jour. Si on pouvait le faire bien, en justesse, délicatement, et pas comme des gros bourrins d’éléphants soldats en pleine marche militaire dans la jungle -ça vit dans la jungle les éléphants ?- ce serait encore mieux. Et, c’est vrai, il y a également la question de la révélation de l’homosexualité à son entourage et à sa mère -la prof doc flippée pour rappel. Cependant, la question n’est pas de savoir si Aurèle va le faire mais plutôt de savoir quand il va le faire. Cette appréhension est énoncée dès le tout début du roman.

Mais sinon, on est d’accord, non ? Freddie Mercury était un mec épatant. D’ailleurs il EST épatant. Freddie Mercury, c’est comme Elvis, en fait il n’est jamais vraiment mort. Parole de prof-doc collante, parano et un peu stressée de la vie mais pas mal fan de Queen, aussi.

Si vous avez bien lu cet extrait, vous avez deviné qu’ Aurèle possède un sens de la dérision hors du commun. Quitte à oublier qu’il est temps de dire les choses, sérieusement. Mais ça, ça prend parfois un peu de temps. Il y a, avant toute chose, une histoire d’amour à vivre et entre Aurèle et Matthias, ça ne déconne pas. On est sur du high level (oui, je spoile un peu mais je ne peux pas ne pas vous parler de cette histoire d’amour qui finit par aboutir, et pas à la toute fin du récit, dieu merci, on n’est pas en train de regarder l’épisode 15678 des « Feux de l’amour »). Elle est bien trop belle, cette histoire. Elle est poussée par des déclarations comme on les aime…

« Aurèle, je t’aime. Comme un dingue. J’aime ta franchise. J’aime sentir que je t’ai blessé par maladresse. J’aime la façon dont tu exprimes tes sentiments. J’aime tes yeux, qui cherchent à savoir si je ne mens pas, et ton corps musclé ».

Et aussi de jolies premières fois dont LA première fois décisive, qui se vit dans une soupente poussiéreuse et même que c’est beau, malgré la poussière, les petites bêtes et tout ce genre de choses qui ne font pas rêver, en général.

Néanmoins, l’homophobie n’est pas occultée dans ce roman. Il y a des réalités qu’on n’aimerait pas lire et encore moins connaître. Mais elles existent. Et elles sont dites ici.

Matthias a été victime et ce, doublement. Car il n’a pas seulement subi la violence, il a aussi été sanctionné par son établissement scolaire pour s’être défendu. Alors bien sûr, il faut parler d’amour, du grand Amour, mais aussi de ce qui est moche et insupportable. Peut-être qu’un jour, à force de dénoncer et surtout, de parler, les amoureux homosexuels pourront vivre naturellement. « J’enviais le couple hétéro qui se roulait des pelles à quelques mètres de nous. Ils pouvaient exposer leur amour aux yeux de tous. Est-ce que serait possible, un jour, pour nous ? ».

1.2.3 et 4 ! Quatrième temps. Les personnages. Ceux qui gravitent autour d’Aurèle et de Matthias. Ils sont tous géniaux et ils possèdent tous leur importance à un moment ou à un autre du récit. Il y a Will, le presque-frangin débarqué dans la vie d’Aurèle en même temps qu’un beau père sympathique qui a toujours une main réconfortante à poser sur une épaule. Des copains aux noms de Pokemon (Dracaufeu ! Dracaufeu, quoi). Un maître de stage aussi bienveillant qu’un père et que tout père devrait être. La maman prof-doc qui, en réalité, n’a de rien d’une psychopathe psychotique, c’est simplement une maman et une maman a peur, par essence, non ? Et enfin, il y a une nouvelle amie, waouh. Sensationnelle Louisa. Aurèle la rencontre à l’aéroport alors qu’il se rend à Clarée pour la première fois. Leur rencontre est… comment dire ? Assez atypique. Disons que le soutien-gorge tombé du sac de Louisa se retrouve malencontreusement accroché au pull jaune moutarde d’Aurèle, « un peu comme une guirlande sur un sapin de Noël ». Cela ne gêne pas Louisa le moins du monde. Elle est ainsi, spontanée, pleine de vie, attachée aux choses essentielles, le reste on s’en fout, après tout. Et le tricot en fait partie, de ces biens essentiels. Vous passerez de nombreux passages en compagnie de Louisa dans le café tricot qu’elle affectionne particulièrement. Certains évènements décisifs peuvent même se dérouler dans des cafés tricots. J’aime tellement Louisa. C’est comme si son personnage était entouré d’une aura lumineuse faite pour éclairer la vie de tous. Y compris celle des lecteurs. C’est pas fou, ça ?

On en arrive à la conclusion. Elle va être simple et je l’espère quelque peu délicate, à l’image du roman. Je suis éprise de ce livre, j’image que cela doit se ressentir. Je crois qu’outre tous les messages primordiaux et par moment graves qu’ils nous transmet, je l’aime profondément parce que c’est un livre joyeux. Et cette joie, je m’y accroche corps et âme. Le bonheur est aussi simple qu’un p’tit meeting amical sur la plage consacré à refaire un monde qu’on aime gentiment détester. Sans oublier les éléments IN-DIS-PEN-SA-BLES pour que ce moment joyeux soit parfait : une jolie couverture en patchwork, des flûtes traditionnelles de la région des Grands Fjords et un bon sorbet de glace aux algues.

Vous avez là l’occasion de revivre cette insouciance qui semble s’échapper de notre vie, actuellement. Grâce à ce roman, on peut à nouveau. On peut. Et c’est si précieux.

Romans pour ados

Le buzz de l’abeille / Isabelle Renaud / Glénat

Ce n’est pas chose aisée que de parler d’environnement. Parce que si on s’accorde tous à dire que la planète est dans un bien mauvais état, il est difficile de se situer dans de ce gros Gloubi-boulga verdâtre composé : de chiffres-qui-font-bien-flipper-mais-en-même-temps-il-y-a-de-quoi-flipper-et-oui-les-tirets-font-désormais-partie-de-ma-marque-de-fabrique, de changements climatiques qui impactent de plus en plus notre quotidien alors qu’il y a peu les bouleversements environnementaux c’était un truc un peu occasionnel qui faisait vibrer les rédactions des journaux télévisés (surtout le 26 décembre, hein maman ?) et à vrai dire on ne s’en souciait guère une fois que notre curiosité par essence malsaine était rassasiée, de politiques qui font des manières sur le sujet sans jamais parvenir à faire bouger les choses parce qu’il y a certainement d’autres enjeux (bonjour la COP 17,18,19,20, 21, toutes les précédentes, toutes celles à venir) et de petites injonctions à faire comme il faudrait qu’on fasse alors qu’on galère à faire comme il faudrait qu’on fasse.

Attendez, je reprends mon souffle.

C’est fait. C’est qu’il y a tant à dire sur le sujet et ce n’est pas facile de s’y retrouver dans tout ça. S’il existe une vérité universellement connue et partagée -la planète est en danger et ça craint pour nous et nos enfants- on peut légitiment être perdu(e). Pas dans nos convictions mais dans nos actes. Comment faire ? Comment faire plus ? Comment faire mieux ? Comment faire et ne pas culpabiliser de ne pas faire aussi bien qu’il ne faudrait ? Comment faire et ne pas se faire juger par les autres ? J’avoue que cela m’arrive de penser au regard d’autrui quand je dispose, dans le coffre de ma voiture, les deux packs d’eau que j’achète chaque semaine. J’ai envie de crier fort fort fort sur le parking du Casinou : « L’eau est TRÈS calcaire chez moi, c’est pour ça que j’achète de la Cristouloune ! Et oui, oui vous tous qui me regardez -oui, toi aussi petite dame âgée qui a l’air sympathique mais je me méfie des dames âgées qui ont l’air sympathique- oui j’ai essayé les filtres à charbon, les perles de céramique et même le Binchotan et ça ne fonctionne pas, okay ? ». Pfioouu ça soulage de le crier virtuellement, je vous le dis. Parce qu’en vérité, si vous avez suivi mon p’tit topo antérieur sur mon moi introverti, je garde tout cela dans ma tête et je range mes packs d’eau vite fait bien fait. Sérieusement, j’ai bien l’impression qu’en matière d’environnement, c’est comme pour tout autre sujet, on vit de manière manichéenne et on s’oppose les uns aux autres. Peut-être que ma réflexion est un raccourci qui laisse à désirer mais c’est mon impression, là maintenant. Je ne sais pas si j’ai tort ou si j’ai raison mais en tous cas, il y a un truc auquel je crois fortement pour éviter de se glapir dessus sans s’entendre, comme les starounettes de la télé-réalité : c’est la pédagogie. Parole de prof ! Apprendre, expliquer, donner la parole en écoutant, vraiment, et puis agir, après. Je ne suis pas persuadée que c’est ce que l’on fait actuellement.

C’est avec ma p’tite histoire personnelle et tous ces questionnements sans vraiment de réponses que j’ai entamé la lecture du roman d’Isabelle Renaud.

Agathe est une adolescente de la banlieue parisienne. Et Paris, c’est toute sa vie, à tel point qu’elle a créé une chaîne YouTube intitulée « Le buzz de Paris » qui relate toutes ses aventures d’adolescente attachée à sa chère capitale mais aussi à ceux qui font vivre cette capitale. On a là déjà une esquisse de la véritable personnalité d’Agathe car elle ne propose pas de vlogs dans lesquels elle se met en scène en se mettant du gloss de chez l’Oreoul mais des interviews du vendeur de barbes à papa du jardin du Luxembourg ou encore d’un capitaine de bateau-mouche et ça, c’est déjà faire preuve d’une certaine curiosité tournée vers ce qu’on appelle encore si naïvement… l’être humain. Néanmoins, malgré toutes ses qualités ô combien humanistes, Agathe ne peut s’empêcher d’invectiver ses parents lorsque ces derniers lui annoncent qu’ils vont déménager pour se lancer dans le maraîchage et l’apiculture bio à la campagne.

« C’est une blague ? »

Non. Et la voila propulsée au fin fond du Vercors alors qu’elle n’avait vraiment, mais vraiment rien demandé. C’est avec l’ironie qui la caractérise qu’ Agathe explique leur geste. « Je crois que mes parents ont inventé la crise d’adolescence pour masquer un problème nettement plus sérieux : la crise de la quarantaine. Et de rajouter : Du jour au lendemain, certains quadragénaires se mettent à vriller et remettent tout en question : leur boulot et leur vie, mais aussi leur manière de consommer, la société, le monde entier.« 

Il y a là de quoi se questionner derrière l’humour qui dissimule le mécontentement d’Agathe. Ce changement de vie, certains y pensent, d’autres sont passés à l’acte. Et même que ça n’a rien de criminel. Cela devient de moins en moins anecdotique. Cette « crise verte » intitulée ainsi dans le tout premier chapitre, ne serait-elle pas une sorte d’antiphrase pour caractériser l’interrogation évidente qui nous trotte dans la tête mais qu’on laisse de côté, par peur de ?

J’aime beaucoup le personnage d’Agathe et je m’y suis identifiée très facilement. Oui j’ai grandi dans un village moyen au nom certainement imprononçable pour ceux qui sont en dehors de ce territoire merveilleux et cloisonné qu’on nomme communément l’Alsace. Mais j’aime la ville d’un amour infini. Bon, d’accord je l’ai quittée pour habiter dans un village limitrophe mais ce n’était pas gagné. Quand on nous a proposé de visiter un appartement de caractère dans une vieille maison située dans ce village au nom d’ingrédient hyper gras et en plus mal orthographié, j’ai éructé non pas question jamais de la vie.

Le lendemain, j’ai signé.

Mais habiter à la campagne ou ce qui y ressemble pas très loin de la ville (je n’arrive pas encore à accepter), ce n’était pas dans mes projets de vie. J’aimerais énoncer ici -puisqu’il paraît que l’écriture possède des vertus thérapeutique- que j’ai une véritable phobie des vers de terre qui n’est en rien compatible avec la campagne. J’ai déjà lancé un livre à l’autre du bout de mon CDI parce qu’il y avait une photographie de lombric dans un livre qui, d’après moi, n’a été édité que pour me terroriser. Aucun blessé n’est à déplorer si ce n’est le livre, je tiens à le préciser. Et non, il n’existe pas de ver de terre mignon. N’essayez pas de me convaincre. J’admets qu’ils sont plus qu’utiles pour la planète mais moins je les vois, mieux je me porte. Cette phobie porte un nom : l’anthelmophobie. C’est marrant parce que quand on recherche le nom correspondant à ma phobie sur Gougoule, on tombe sur un article intitulé « Vers de peur » (oui, du journalisme coquinou de qualité comme on l’aime) qui, après avoir explicité la phobie en question, préconise fortement la chose suivante :  » N’allez pas à la campagne si leur vue vous effraie ». Je répète : n’allez pas à la campagne si leur vue vous effraie. Tout est dit. Merci le journal des femmes. Le journal des femmes ? Hum.

Pour cela mais aussi pour maintes autres raisons, je peux concevoir le ressenti d’Agathe. Alors bien sûr elle réagit comme une adolescente avec ses émotions décuplées ; elle pense qu’elle atterrira chez les ploucs et qu’elle va dépérir dans cette zone rurale sous-peuplée. Mais au fond, elle a peur. De quitter tout ce qu’elle connaît par cœur, de ne plus être enivrée de cette constante mais rassurante vie qui se meut, tout le temps, qui ne s’interrompt jamais. On réalise très vite que derrière le sarcasme, Agathe a peur car elle devient fragile. Tout le monde peut comprendre cela.

Malgré l’enjeu presque solennel qui se joue dans la vie de l’adolescente, on rit énormément quand on lit ce roman. Vraiment. Le personnage joliment décalé d’Agathe y fait beaucoup mais l’autrice sait, avec malice, manier les vérités universelles pour nous faire sourire. Dont celle communément admise : l’adolescent(e) ne peut vivre sans connexion. Comprenez : sans internet.

Quand un ado n’a pas accès à internet, il s’en contrefiche d’être piqué par une abeille ou que Godzilla en personne lui fasse coucou avec sa grosse patte verte et griffue par la fenêtre de sa chambre, l’ado veut internet. Il est en détresse.
Ou comment le tilleul peut t’aider à respirer et à avoir de la connexion 4G (ou 3G, l’ado n’est pas difficile).

Qui a dit que nature et technologie étaient pire ennemis ? J’aime le fait que ce ne soit pas le cas dans ce roman. Aucunement. Et, outre le p’tit poke induit par le passage ci-dessus, les ados ne passent pas pour des êtres aliénés et des êtres 3.0 enchaînés à leur smartphone. Et franchement, ça fait du bien de ne pas recevoir un discours moralisateur en pleine face ou entre les lignes. Ici, au contraire, la technologie aide. Elle est plus qu’un support. Elle est la clef. C’est presque inattendu tant on a l’habitude de penser en mode binaire. Et ça, c’est génial.

L’autrice sait donc interpeller le lecteur et lui faire oublier ses prérequis parfois faussés. J’ai appris des tas de trucs. Bien sûr, j’étais au courant, au moins dans les grandes lignes, que le métier d’agriculteur ne s’improvisait pas. Mais comme c’est un univers qui est très éloigné du mien, je n’ai pas cherché plus loin. Il faut bien sûr beaucoup travailler pour y accéder, recevoir l’héritage d’une ferme comme les parents d’Agathe ne suffit pas à faire de quelqu’un un agriculteur. On apprend que le père, qui entame une reconversion, a suivi une formation pour obtenir le BPREA qui signifie « Brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole ». « Il faut VRAIMENT une formation pour devenir paysan« . Eh oui, Agathe.

Il y a aussi une vérité énoncée qui est loin d’être idyllique. Les agriculteurs subissent directement les dommages du changement climatique. Ils endurent une réalité qui est globalement difficile. Isabelle Reynaud a su dépasser le simple imbroglio de départ pour nous offrir une indispensable réflexion sur les conditions de vie des agriculteurs, les difficultés rencontrées pour subvenir à leurs besoins, face aux « grands », par rapport aux marges des distributeurs et aux clients, également.

Parallèlement, nous prenons connaissance d’enjeux politiques qui dépassent largement le cadre du petit village du Vercors. Il y a tant de récupération politique avec des enjeux financiers qui vont au-delà de toutes les convictions écologiques. Cette dimension est très bien dépeinte dans le roman. Une intrigue est construire autour de cette problématique et, outre son aspect fictif évident, on imagine bien qu’elle peut être effective dans ce qu’on appelle vulgairement la vraie vie. Ce n’était pas évident d’en parler. Isabelle Renaut le fait très intelligemment.

Il faut ajouter à cela d’autres éclaircissements sur ce que la nature offre, la manière dont elle s’organise. La faune et la flore s’offrent joliment à nous dans ce roman et c’est tant mieux parce que vous savez quoi ? J’ai beau défendre les apports curatifs du goudron-mon-ami, je me suis surprise à m’émerveiller, comme Agathe, de ce que la nature pouvait offrir de plus pur et parfois même de plus surprenant. Ce n’est pas forcément ce que l’on observe en premier lieu. J’aime bien l’idée qu’il faille observer de près, se baisser parfois, pour toucher à ce qu’il y a de plus beau (tant que ce n’est pas un ver de terre. Il ne faut pas non plus pousser mémé dans les orties). Si, en plus, vous ajoutez à cette évidence l’importance de la transmission, alors vous êtes définitivement conquis.

Bon parfois, la nature peut nous dévoiler ce qu’elle a de plus surprenant aussi comme une grosse bourrine et pas forcément avec autant de délicatesse. J’ai en tête la nuée de hannetons qui déferlait chaque soir à 21h02 et pas une minutes après, chez la mère d’un ami, en Alsace, toujours. Une trentaine de hannetons tels des soldats avant une importante offensive militaire. 21h01 ? Garde-à-vous ! 21h02 ! En avant vol, les gars !

La nature est riche et belle, on ne peut le nier à la lecture de ce roman et sincèrement, lorsque la maman d’Agathe vit ses pires moments d’apicultrice, c’est comme si votre propre monde s’écroulait. Paf. Touchés en plein cœur. C’est que l’autrice nous a bien sensibilisés en plus de nous offrir un personnage attachant car passionnant, passionné.

La nature est riche et belle et ça vaut le coup de parcourir des kilomètres en vélo pour se faire un cinéma ou rejoindre une gare. Ça vaut le coup de rencontrer des personnes différentes de notre univers si confortable car peut-être qu’en bonus ou bien en récompense, vous aurez la chance, comme Agathe, de vivre une délicate histoire d’amour. Faite de spontanéité, sans aucun détour. « Et si on s’embrassait ? Je veux dire… Juste comme ça, en attendant ! Pour passer le temps !« 

J’ai passé un excellent moment de lecture et de lectrice avec « le buzz de l’abeille ». C’est un roman particulier car engagé, à l’image de la collection toute nouvelle toute belle proposée par les éditions Glénat, en collaboration avec le mouvement #Onestprêt qui a pour ambition de sensibiliser sur les enjeux environnementaux. Grâce à la culture, notamment. Comme quoi, la culture est plus que jamais essentielle.

Et n’oubliez pas, comme le dit si bien Mélanie, « LES TESPICIDES PUENT ! »