Romans pour ados

Amande / Won-Pyung Sohn / Pocket Jeunesse

Soudain, le vent a changé de trajectoire. Les cheveux de Dora ont flotté dans une autre direction. La brise a porté son odeur jusqu’à moi. Je n’avais jamais rien senti de pareil. Elle sentait les feuilles mortes, ou alors les premiers bourgeons du printemps. Le genre de parfum à évoquer des images contradictoires (…). J’ai poussé un cri de douleur. Ça piquait. Une grosse pierre venait de me tomber sur le cœur

L’amour, ça peut provoquer ce genre de chose. C’est vrai, ça peut être du genre grosse pierre qui vous tombe sur le cœur. Alors essayez juste d’imaginer le poids de cette grosse pierre qui tombe sur le cœur de Yunjae. Vous n’y parviendrez sans doute pas, tant le « cas » du héros de ce roman est incroyable, impensable. Yunjae a quinze ans et, depuis sa naissance, il ne ressent strictement rien. Ni la joie, ni la tristesse, ni la peur, ni tout autre sentiment. Sa mère et sa grand-mère, avec lesquelles il a grandi, ont tenté de lui apprendre des codes pour s’adapter à la société -sourire, imitation des autres, formules de politesse- mais malgré cela, il ne peut être comme tout le monde. Comment le pourrait-il ? Son amygdale cérébrale, son « amande » ne fonctionne pas bien. Il est physiquement incapable de ressentir. Même quand la tragédie bouleverse sa vie, il ne ressent rien. Rien du tout.

Alors, alors, c’est quoi cette citation d’introduction ? C’est qui cette Dora ? Ce cri de douleur, ce ne serait pas une émotion, par hasard ?

Et bien, c’est par un gros spoil que je débute cet avis de lecture. Mais on le devine en lisant le résumé de ce roman, Yunjae va faire quelques rencontres qui vont lui permettre de vivre, pas seulement de besoins vitaux comme boire, manger, avoir un abri sur sa tête. Non, de vivre pleinement avec tout ce que ça importe. Parce qu’on ne va pas se mentir, bien souvent on aimerait être insensible pour pouvoir rebondir sur les crasses que la vie nous envoie si mochement, parfois. Parole d’hypersensible. Qui pleure devant la pub Bouygues Télécoume version 2018 avec le fils qui danse avec son fils bébé en appelant son père qui lui aussi dansait avec son fils qui est maintenant père et en plus c’est Noël, oui oui. Qui rumine les conflits pendant 28h avant de formuler le problème, d’ailleurs j’en veux encore à mon amoureux de m’avoir laissée ranger le drive pour essayer de convaincre, sur le parking de notre village, un député d’un parti qu’on n’aime pas de devenir député d’un parti qu’on aime beaucoup plus et ça a duré 25 minutes et ça n’a rien donné, cette histoire est véridique, elle a eu lieu ce midi, je suis à H+3 de ma rumination. Qui a vécu tous ses chagrins d’amour et ses ruptures comme des pertes immenses, des fonds du gouffre, des six pieds sous terre, des poignards XXL dans le cœur. Cela pouvait aller d’un je-te-jette-le-pendentif-demi-coeur-que-tu-m-as-offert-à-la-tronche-et-je-m-en-vais-pleurer-dans-mon-lit-en-mangeant-un-pot-entier-de-hougen-doos-clichés-toujours, lorsque j’avais 14 ans, à je-ne-m-alimente-plus-et-je-ne-pèse-plus-que-44-kilos, je n’avais pas trente ans et je venais de divorcer. Depuis, j’ai appris à réguler mes émotions hein, mais je suis comme un volcan prêt à entrer en éruption. J’aurai pu m’appeler Juliane Pompéi. Bonjour, c’est moi !

Yunjae, lui, reste impassible même quand sa mère et sa grand-mère sont victimes d’une agression meurtrière. Là, je ne vous spoile rien parce que ce sont les premières phrases du tout premier chapitre (je ne vous parle pas du prologue qui est glaçant, impossible à oublier mais je ne voudrais pas vous traumatiser de suite) :

Voila la puissance du truc. Ce récit est fou. Il débute ainsi.

C’est clairement un roman pour grands ados et pour adultes parce que la violence, elle est bien là. L’assaut meurtrier est décrit tel que le vit Yunjae alias celui-qui-ne-ressent-rien, c’est hyper froid, neutre, les mots sont difficiles à recevoir pour nous, lecteurs. Lorsque le héros rencontre Gon, un garçon de son âge, rebelle, colérique et carrément violent, c’est le même procédé d’écriture qui s’applique. Il y a des descriptions nettes, cinglantes, qui disent tout de la violence sans qu’il n’y ait de nuance. J’avais un peu l’impression de revenir 20 ans en arrière et de lire la quasi intégralité des Rougon-Macquart dans le cadre d’un cours de littérature, à la fac de Mulhouse. Je vous le dis texto, j’ai adoré mais ce ne sont clairement pas des lectures funky que tu laisses avec plaisir le soir sur ta table de nuit pour les retrouver le lendemain. Non, ce sont des romans que tu planques bien, bien au fond de ton placard pour qu’ils ne viennent pas te hanter, ne sait-on jamais. Des lectures froides qui t’offrent des autopsies livresques. Sympa le concept, non ?

Il faut donc s’accrocher parce que certains passages de ce roman sont difficiles et crus. Cependant, ils s’expliquent. Ce n’est pas juste de la violence pour de la violence. Les épreuves vécues ont une véritable influence sur le cours de la vie des personnages. Et certains en reviennent, de cette violence. Notamment le fameux Gon (qui est loin d’avoir eu une enfance magique, son histoire est traumatisante d’ailleurs je ne lâcherai plus jamais la main de mon petit Oscar jusqu’à ce qu’il ait 18 ans) qui finira par se détacher de cette violence même s’il ne peut s’empêcher de la provoquer. Parce qu’au fond, Gon est comme tout être humain, il cherche ou recherche l’amour. Et ça peut être l’amour d’une mère dont il a été séparé. Et que Yunjae a connu quelques temps. Bon, je ne vais vous raconter le pourquoi du comment ici car l’histoire est pas mal improbable et qu’elle fait penser à un scenario d’un téléfilm de M6 de début d’après-midi et je n’aimerais vraiment pas que vous associez cette image glamouro-policiero-nimportnawak à ce roman. Retenez juste que Yunjae a rencontré la mère de Gon et que ce dernier ne l’a pas revue depuis ses cinq ans.

C’est fou parce que Yunjae décrit tout en tant que personne qui ne ressent rien mais nous, lecteurs, on ressent tout x2323232353565. C’est tout le talent de l’autrice et de la traductrice, Sandy Joosun Lee, qui a traduit « Amande » du coréen à l’anglais. J’ai beaucoup aimé le fait qu’elle s’exprime à la suite du roman. Cela fait réaliser que ce métier de l’ombre est un métier carrément difficile, encore plus quand les récits ont une particularité similaire à ce roman. Sandy Joosun Lee l’explique bien :

« Il me fallait choisir minutieusement les mots, afin de m’assurer que Yunjae et Gon existeraient pleinement, chacun à sa manière, en m’appuyant sur le contexte et la distance émotionnelle que l’on trouve dans le texte original (…). Ce qu’il fallait pour Yunjae, c’est un ton détaché, sans pour autant être fade (…). De plus, alors que la sensibilité de Yunjae se développe tout au long du récit, je voulais montrer son évolution à travers le langage, montrer comment la distance émotionnelle se réduit ».

Et elle conclut son texte par ceci :

« Pour Yunjae, l’amour n’est pas confiné dans une case car il n’y a aucune case par laquelle commencer. J’espère que les lecteurs du texte ressentiront le même flux d’émotions provenant de l’amande de Yunjae que moi ».

Oui oui et oui. Pari risqué mais pari gagné. J’ai rarement lu un livre aussi déstabilisant, qui malmène aussi, sans que l’on sache si c’est plutôt positif ou carrément malaisant. Je peux simplement dire que ça fait du bien d’être remuée, la littérature a ce pouvoir-là. Dans « Amande », la violence est omni-présente mais au même titre que l’amour. C’est sans doute ce duo antinomique mais intrinsèquement lié qui explicite ce sentiment étrange. Je peux pas vous exposer ici les passages violents qui, en dehors de leur contexte, n’auraient d’ailleurs pas de sens, mais je peux vous faire lire quelques mots qui narrent une scène tellement belle et qui me touche à un point… J’ai moi-même grandi dans une famille dans laquelle les membres qui m’ont apporté de l’amour et de la confiance ont été des femmes. Ma sœur, ma mère, ma grand-mère. Alors que l’amour ait, dans ce roman, l’image d’une si belle filiation, cela m’émeut grandement.

C’est trop joli, en plus, la représentation de l’amour en hanja

L’amour illumine ce roman. Et il est de toutes formes. Parfois il peut mener à la souffrance, à la violence, mais souvent, il est ce pour quoi les gens changent. Il est ce pour quoi les gens vivent heureux. Et il est ce qui subsiste même après la disparition de ces êtres aimés. Qu’est-ce que c’est beau lorsque Yunjae se souvient de sa maman et de sa grand-mère. Il n’est pas encore capable de ressentir des émotions mais possède déjà en lui l’essentiel : les souvenirs, magnifiés par les sens qui redonnent vie aux être perdus. Comme le souvenir d’une voix chantée semblable au bruit des vagues ou au vent qui souffle au loin. Ou la chaleur de mains aimantes :

« Je me souviens de ces journées où je me promenais avec Maman, et où elle me serrait la main. Elle ne me lâchait jamais. Quelquefois, elle m’agrippait si fermement que j’en avais mal. J’essayais de me libérer, mais d’un seul regard, elle m’en dissuadait. Mamie me tenait l’autre main. Je n’ai jamais été abandonné par qui que ce soit. Mon cerveau a beau être dans un mauvais état, mon âme, elle, est intacte, grâce à la chaleur de ces mains qui me tenaient de chaque côté ».

Bon voilà, ce livre ne ressemble à aucun autre et c’est une grande qualité. Il n’est peut-être pas littérairement parlant le plus abouti mais il a le don de nous faire réagir, réfléchir, ressentir, ce qui est l’essence-même de la lecture. Et joliment raccord avec le speech du récit. Si vous n’êtes pas encore tout à fait convaincu, c’est qu’il vous faut savoir que ce roman coréen est le « coup de coeur du groupe de K-pop BTS ». Ça, ça me fait joliment sourire. C’est mignon. Il faudra désormais ajouter à cette accroche marketing : « ce roman coréen est le coup de coeur de Juliane_lit ». Yep !

Coups de cœur, Romans pour préados

Mémoires de la forêt. Les souvenirs de Ferdinaud Taupe / Mickaël Brun-Arnaud / L’École des Loisirs

Un roman pour les 9 ans et + qui évoque la maladie d’Alzheimer ? Vraiment ? Oui, bien sûr que oui. On le sait, on le revendique, la littérature jeunesse peut tout aborder, tout mettre à portée et peut même le faire avec intelligence et poésie, comme dans ce livre SU-BLIME. La maladie de l’Oublie-Tout y est bien présente mais le récit n’est en rien tourné vers le pathos. Vous savez, ce pathos qui est emblématique des émissions télévisées, quand les candidats de telle ou telle émission entrent en scène sur une musique larmoyante tandis que défilent derrière eux les pans sombres de leur existence. Quand tout est fait pour provoquer la pitié et l’audience. Rien de cela ici. Vous allez pleurer -âmes sensibles surtout ne vous abstenez pas- mais parce que c’est beau. C’est un peu cliché et presque niais de dire ça mais c’est le mot qui me vient automatiquement. Ce livre est beau. Tout est beau. Les mots parfaitement choisis, l’importance de la transmission qui transcende le récit de part en part, les souvenirs de Ferdinand qui vous ramènent à vos propres madeleines de Proust, les illustrations de Sanoe qui font honneur à la poésie du texte. Tout. Tout est beau.

Le récit débute dans une librairie. Tellement normal, parole d’ancienne libraire jeunesse ! Tout commence dans cette librairie nichée dans le tronc d’un arbre, avec des livres poussiéreux, des rayonnages remplis, une petite entrée pour les animaux de petite taille, une autre entrée pour tous les autres. Pousser les portes de la librairie de Bellécorce dès la première page, c’est pénétrer directement dans un univers merveilleux qui n’est pas sans rappeler celui de Béatrix Potter ou des contes de notre enfance. Et ça colle parfaitement avec le métier de libraire et la délicieuse mise en abîme que nous propose l’auteur, lui-même libraire. Rêver et faire rêver les gens de passage ou les habitués. Ce partage, c’est l’essence-même du métier, même si l’on ne peut nier les aspects moins folichons. Il faut avoir la passion. Condition indéniable. Parfois, cela ne peut fonctionner. Lorsqu’Archibald le libraire retrouve son petit commerce après son périple, il découvre une lettre laissée à son attention par sa remplaçante, Charlotte la Souris. Cette dernière lui précise :

« Merci de m’avoir laissée prendre votre place ces deux dernières semaines. C’était une expérience très enrichissante. C’est confirmé, je dé-tes-te ce métier et je ne comprendrai ja-mais comment vous pouvez l’exercer : les clients sont in-sup-por-tables ! »

J’avoue, j’ai souris. J’en ai vu, des clients, les six années passées à exercer le métier de libraire, et il est vrai que certains étaient désagréables : j’en aurai presque détesté Noël, la course aux cadeaux, aux cadeaux les plus onéreux, les plus clinquants, qu’importe le contenu. J’aurais mille anecdotes pas toujours jolies à vous livrer ici mais ce ne sont pas ces histoires futiles que je retiens. Je retiens tout le reste. La passion. Les rencontres. Ce métier qui m’a permis de m’affirmer, moi l’introvertie sur laquelle aucun de mes formateurs n’avaient parié. Six belles longues années. Puis, il y a eu la fermeture de la librairie dans laquelle j’étais employée. Et j’ai rebondi vers un ailleurs, un autrement. Toujours dans le domaine des livres, cependant. Car je connais trop le pouvoir des livres, du rêve, de la transmission. Je n’ai pas perdu ça, j’imagine. Mais il est vrai que ce récit me réanime presque. Est-ce que désormais je m’imagine vivre dans une petite libraire au milieu de nulle part, avec des livres jusqu’au plafond et une échelle avec laquelle je naviguerais entre chaque bibliothèque. Oh que oui. J’y reviendrais peut-être un jour, à ma librairie d’amour. Elle n’existe peut-être pas encore ou alors elle m’attend quelque part. Qui sait ?

Première page, première rencontre avec un lieu, un personnage, une aventure qui ne fait que débuter. Et c’est là une belle entrée en matière. Ce roman, c’est aussi une chouette façon d’initier les jeunes lecteurs au merveilleux et à la fantasy. On y retrouve tous les ressorts, y compris la carte pour se repérer dans ces lieux enchanteurs.

Une partie des lieux visités par nos deux compères

L’aventure débute dans une charmante librairie mais elle continue partout ailleurs. Et dès lors qu’Archibald décide de partir à l’aventure -car ce n’est pas si facile de se lancer, hein ?- le récit n’est que rencontres déterminantes et moments suspendus. Rien ne prédestinait les deux personnages à partir ensemble, ils n’ont rien en commun mais ils ont le même objectif : retrouver le propriétaire des mémoires écrits par Ferdinand. Ensemble, ils vont parcourir un petit bout de monde mais surtout une grande partie de la vie de notre Taupe, atteinte de la maladie de l’Oublie-Tout. Rien n’est d’ailleurs épargné ici. Parce que cette maladie n’a rien de romanesque, elle n’est pas enjolivée avec de jolis mots et de jolies intentions. Elle est bien présente, avec ses caractéristiques, pas toujours faciles à appréhender. Ce n’est pas simplement une question d’oublier « de faire griller ses tartines avant de les recouvrir de beurre ». C’est « la maladie de l’Oublie-tout, celle qui vient et qui prend tout, des souvenirs les plus fous aux baiser les plus doux ».

Cette maladie, elle peut également faire ressortir de l’agressivité, de la peur, de l’incohérence, ce qui pourrait tout à fait freiner l’aventure dans laquelle ils se sont engagés. Archibald doute beaucoup. Mais il persiste. C’est un ami plus que précieux. Un ami rare, qui démontre que l’amitié n’a pas besoin de contrepartie, elle est simplement portée par l’empathie et la générosité. Et le renard fait bien de persister car les souvenirs, notamment ceux qui le lient à Maude, sont réactivés par des lieux, des rencontres. Par le bonheur.

Qui se rencontre dès le premier arrêt, au salon de thé de madame Pétunia.

« Les lieux avaient changé -les plantes avaient poussé et il y avait beaucoup plus d’ouvrages sur les étagères- mais c’était sans aucun doute l’endroit où se tenaient les jeunes Maude et Ferdinand, le visage heureux. Le bonheur, c’était vraiment le sentiment que dégageait cet endroit hors du temps, où loirs, belettes, loups et mulots partageaient leur amour de la gourmandise et de la littérature. Ferdinand, absent mais émerveillé, regardait les lieux comme si c’était la première fois qu’il y mettait les pattes ».

Sachez-le, si vous lisez ce roman, vous serez ému par chaque endroit que vous visiterez. Il y a des madeleines de Proust pour Ferdinand mais pour chacun de vous, également. Quand la petite Taupe goûte une part de « tarte aux amaudes », il en est bouleversé.

Le goût du souvenir. Vous l’avez tous, ce goût si spécifique. Si si, cherchez bien ! Vous l’avez, ça y est ? Bien sûr que ce qui me revient en premier lieu, ce sont ces plats et ces desserts que ma grand-mère cuisinaient si bien. Le roulé au chocolat, les coquilles Saint-Jacques de Noël et le chou rouge à la polonaise. Je ne vous dis pas toutes ces émotions que j’ai ressenties quand, lors du fameux confinement de 2020, je suis retombée sur LA recette du chou rouge, rédigée par ma grand-mère.

Et quand je l’ai réalisée, cette recette, et que je l’ai goûté, ce chou rouge… Ma grand-mère était là, avec moi.

Cela fonctionne aussi avec les autres sens. Quand Ferdinand se rend au concert de Gédéon Hibou Duchêne et qu’il entend une musique composée et offerte par sa chère Maude, les paroles lui reviennent, autant que les souvenirs.

« Mot après mot, note après note, la taupe semblait revenir à un temps plus beau ; et si sa mémoire s’éclipsait vers l’oubli, ses petits doigts griffus, eux, se rappelaient la chaleur de la patte de celle qu’il avait tant aimée. C’était comme si Maude était là, et peut-être l’était-elle ». Oui, elle était là.

C’est peut-être pour cela aussi que j’aime tant la musique. C’est un art qui sait vous bousculer, vous ramener à la vie, parfois. J’ai en tête cette vidéo devenue virale dans laquelle on voit une malade d’Alzheimer qui, en entendant la musique du Lac des Cygnes, exécute avec ses bras la chorégraphie exacte comme elle le faisait lorsqu’elle était danseuse étoile. Le pouvoir de la musique. Qui vous ramène aussi parfois à des moments vécus que vous aviez cru enfouis. Un peu comme lorsque, il y a peu, j’ai entendu une chanson de UB40 à la radio et que ça m’a rappelé un de mes premiers amoureux. On écoutait « red red wine » assis au bord du skatepark et j’étais si amoureuse que j’avais économisé taquet d’argent pour m’acheter une paire de rollers pour faire des slides que, ceci dit en passant, je n’ai jamais exécutés. Je n’avais pas percuté à l’époque que la chanson parlait de vin rouge et de souvenirs. On ne peut pas dire que c’était tout à fait adéquat. Si j’avais su que ça n’aurait du sens que 20 ans après…

Le temps qui passe. Cette problématique est au cœur de ce roman. Elle est délicieusement abordée, avec une touche d’évidence mais surtout énormément de tendresse. Elle n’est rien non plus sans la transmission. La transmission de lieux, de savoirs faire, de génération en génération. Elle passe également par l’écriture. De mémoires, de lettres. Qui perdureront. Après avoir fait tout cela, après avoir transmis, il sera temps de se reposer, de reposer son esprit à la pension des plumes, qui n’a rien des EPHAD dont on entend si tristement parler actuellement. A la retraite des plumes, il y a avant tout de la vie, de la joie, « des lanternes suspendues dans les arbres, sur la grande table près du potager, où à l’intérieur, près de la cheminée en briques quand il fait trop froid pour mettree une poule dehors ». Il y a aussi « des pains surprises aux six confitures » et des veillées littéraires le vendredi soir. Ce roman a quelque peu calmé certaines de mes angoisses. Le et après qui parfois me paralyse. Alors oui, on ne sait pas de quoi ce après sera fait. Mais il pourrait très bien ressembler à une belle aventure telle que l’ont vécue Archibald et Ferdinand. Cela ne dépend que de nous, finalement.

Je ne révèlerai rien ici de ce qui a attrait à Maude mais je vous le dis, vous ne vous en remettrez pas. On devine aisément une destinée tragique. C’est bien plus que cela. C’et tragique et magnifique à la fois. C’est ce qui fait la puissance de récit.

Nous étions prévenus avant même de débuter le roman, que nous ne ressortirions pas indemnes de notre lecture :

« Dans ces Mémoires de la forêt, vous trouverez consignées les destinées grandioses de minuscules animaux qui ont foulé ces bois, animés par l’esprit d’aventure, le sentiment amoureux et la puissance de l’amitié (…). Puissiez-vous ne jamais oublier les animaux que vous allez maintenant rencontrer et l’aventure que vous vous apprêtez à vivre.. ».

Je n’oublierai pas. J’en suis sûre et certaine. Je n’oublierai aucune mot, aucune illustration. Surtout pas celle-ci. Celle que je préfère et qui résume tout.

Pensées livresques

L’amour, l’amour, l’amour

J’adore cette chanson de Mouloudji reprise par le groupe Bon Entendeur. Mais oui, elle vous dit quelque chose, forcément ! S’il vous arrive de regarder (encore) la télévision, vous avez sûrement en tête cette publicité pour cette chaîne de supermarché qui commence par un I et qui finit par un é. Je l’avoue, j’ai visionné la vidéo avant d’écrire l’article et j’ai pleuré. Oui, je pleure devant les pubs mais je pleure surtout quand c’est beau. Et c’est une jolie fiction, si on ne s’attarde pas sur le côté commercial de la chose.

C’est bien une fiction, cependant. J’ai longtemps été hôtesse de caisse durant mes années d’étude et je n’ai jamais été convoitée par un client qui, par amour, achèterait des légumes au lieu de pizzas surgelées. J’ai plus souvent eu affaire à des gens ingrats comme par exemple – je crois que c’est le pire – à ces personnes qui collectionnent les bons de réduction et qui te les déposent sur chaque article en te disant « vous avez vu, j’ai mis un bon de réduction sur le papier toilette et sur ça et sur ça » et qui ne te regardent même pas. Sans doute que j’exagère quelque peu : un jour de canicule, une dame âgée m’a offert une tablette de chocolat parce que j’étais blanche comme un cachet d’aspirine. C’est ma marque de fabrique d’être blanche comme un cachet d’aspirine mais ça, elle ne le savait pas. Elle pensait que je manquais de magnésium. J’ai aimé son geste, c’était touchant. La preuve, je m’en souviens. J’aurais clairement pu être l’héroïne d’une publicité. À bon entendeur.

Bref, je m’égare. Vous verrez, c’est dans mes habitudes.

Aujourd’hui, c’est la Saint-Valentin et j’aime parler d’amour, alors j’en profite. Et j’ai cette fameuse chanson en tête qui parle d’amour si justement et qui, en plus, me rappelle le mariage de ma meilleure amie :

L’amour
C’est un printemps craintif
Une lumière attendrie
Ou souvent une ruine

L’amour, l’amour
C’est le poivre du temps
Une rafale de vent
Une feuillée de Lune

C’est beau tout de même, non ? J’aime bien m’attarder sur les paroles des chansons. J’aime bien la poésie. J’aime bien l’amour.

C’est la Saint-Valentin. Je dis souvent que je n’aime pas particulièrement cette fête. Je ne sais pas pourquoi. Je ne serais pas honnête si je vous disais que c’est parce que c’est commercial parce que j’adore Noël, par exemple. Je vis Noël à 200% et pour cela, je compte rarement à tel point que j’ai le statut de « Mme Pigeon » à Noël (coucou ma banquière !). Non, je pense que ça me gêne parce que je me rappelle les Saint-Valentin passées seule alors que tout dégouline d’amour ce jour-là. Ce n’est pas cool pour ceux qui sont seuls et qui souffrent de la solitude.

Mais mais mais. On peut parler d’amour, tout simplement. Sans obligation d’achat ! Juste parce que c’est bien trop chouette. Et la littérature de jeunesse regorge de romans d’amour comme on les aime. Il y a les grands classiques qui émeuvent à tous les coups, ceux qui sont plus confidentiels, ceux qui n’amènent pas forcément là où ça semble évident. Je vais essayer de vous parler au mieux de ceux qui m’ont particulièrement marquée. Voici mon top 3 des romans d’amour pour ados (et pour les plus grands, bien évidemment).

Le classique qui fonctionne toujours mais en même temps y a des raisons

Nos étoiles contraires / John Green / Pocket Jeunesse

Certains vont dire : ah non, pas encore. Mais j’ai envie de répondre : mais si, bien sûr que si !

Si on a cette réaction, c’est parce que ce roman a eu tellement de succès qu’après sa parution, il y a eu des tonnes de livres qui mettent en scène des histoires d’amour avec la maladie en fil rouge. Mais celui-ci, c’est THE livre. Celui qui vous prend aux tripes. J’ai tant pleuré en le lisant et j’ai tant pleuré en visionnant le film avec ma fille, il y a quelques semaines. Je pleurais mais en même temps je me disais « non, arrête de pleurer, tu sais comment ça va finir, tu vas avoir mal à la tête pendant des plombes et tu vas le regretter » (les maux de tête, c’est l’histoire de ma vie, mais le drame dans tout ça c’est qu’ils ne vont pas du tout de pair avec mon hypersensibilité). Je vous le dis texto : j’ai pleuré quand même. Et j’ai passé la nuit avec un gant de toilette mouillé sur mon front.

Y a un truc vieux comme le monde qui fonctionne à coup sûr : c’est de jouer avec les émotions. John Green, c’est un génie sur ce point. Il m’a tuée. John Green m’a tuer (si vous avez la référence, c’est que vous avez passé une certaine tranche d’âge, comme moi, c’est cadeau).

Le topo du roman est simple :

Petite capture de Babelio, à l’ancienne

Les histoires d’amour tragiques, ce n’est pas nouveau. Mais le plus de ce roman, c’est l’originalité. Les personnages sont des ados lambdas mais l’auteur en fait des sortes de super-héros du quotidien. Leur pouvoir magique, c’est leur sensibilité. Et ça donne des trucs chouettes. Les dialogues sont des pépites de beauté. Je ne le cache pas, il y a pas mal de phrases un peu mièvres mais je suis bon public pour ça et John Green rend tout ce qui mièvre très juste et magnifique. Comme lorsque Hazel, l’héroïne, parle d’éternité. Et d’infini.

Comme je ne peux pas parler de notre histoire d’amour, je vais parler de maths. Je ne suis pas très forte en maths, mais je sais une chose : il existe des nombres infinis entre 0 et 1. Il y a par exemple : 0,1 et 0,12 et 0,112 et toute une ribambelle d’autres nombres infinis. Evidemment, l’ensemble de nombres infinis compris entre 0 et 2 ou 0 et 1 000 000 est beaucoup plus important que celui compris entre 0 et 1. Certains infinis sont plus vastes que d’autres, nous a appris un écrivain qu’on aimait bien, Augustus et moi. Il y a des jours, beaucoup de jours, où j’enrage d’avoir un ensemble de nombres infinis aussi réduit. Je voudrais plus de nombres que je n’ai de chance d’en avoir, et pour Augustus Waters, j’aurais voulu tellement plus de nombres qu’il n’en a eus.

Et là, il y a cette phrase qui achèvera tous ceux qui ont déjà lu le livre ou vu le film

Mais, Gus, mon amour, je ne te dirai jamais assez combien je te suis reconnaissante de notre petite infinité.

Excusez-moi, je fais une pause pour me moucher.

Bon, vous l’avez compris, « Nos étoiles contraires », c’est un roman d’amour tragique, qui fait pleurer et dont on a du mal à s’en remettre. Il parle d’un amour évident, tellement évident qu’il n’a pas besoin d’être clinquant. J’aime beaucoup une des phrases d’Hazel :

Je suis tombée amoureuse pendant qu’il lisait, comme on s’endort : d’abord doucement et puis tout d’un coup.

Voilà. Et puis, il y a aussi Amsterdam. Le meilleur ami barré mais attendrissant. Un vieil écrivain aigri qui cache des blessures anciennes. Des rêves déchus. Et le fait que les personnages s’appellent par leur prénom et leur nom de famille. J’adore. Sérieusement. Il n’y a que les américains qui font ça, j’ai l’impression. Dans les romans, les films, les séries. Alors quand Augustus s’adresse à Hazel en l’appelant « Hazel Grace Lancaster », ça claque. Étonnement ça le fait moins avec nos propres noms et prénoms. Essayez, vous verrez.

Ce roman, il aborde également la maladie sans détour. Parce que la maladie, ce n’est pas glamour, hein. Y en assez que ce soit tabou. Il faut en parler. John Green ne fait pas non plus d’Hazel et d’Augustus des personnages super courageux. Parce que la vérité c’est que quand on est malade, on souffre. Il n’existe pas de version édulcorée du cancer. Ici, rien n’est occulté et c’est tant mieux parce que c’est vrai.

Nos étoiles contraires. À lire. À relire. À aimer. À détester. Mais on ne peut pas, on ne doit pas passer à côté !

Celui qui te bouscule le plus et même que tu ne t’y attends pas

Tous nos jours parfaits / Jennifer Niven / Gallimard Jeunesse

Mais oui, ce roman fait partie de ceux qui te marquent parce qu’ils te ramènent à toi-même, à tes failles. Tu n’avais franchement pas demandé ça, quand tu l’as acheté ou emprunté mais une fois que tu le lis, ce livre, tu n’as pas le choix, tu es confronté à ce que tu as vécu, de près ou de loin, et tu fais avec. Je dirais même plus : tu réalises que tu avais besoin de ce roman dans ta vie. Et personnellement, je l’ai lu pile au bon moment, quand j’étais enfin en paix avec ma petite personne. Je vous le donne en mille : c’était pas gagné !

Dans ce roman, il est également question de la maladie. Mais de la maladie mentale. Et ça, c’est clairement tabou. Il aborde aussi les thèmes du deuil et de la reconstruction. Toutes ces questions qu’il semble nécessaire d’aborder mais qui n’ont rien de glamour et qui n’ont rien à voir, à priori, avec l’amour. Sauf que si. On peut être malade et aimer. On peut être en souffrance et aimer. C’est dit.

La capture de Babelio, le retour

J’aurais tant à dire de ce roman. Il m’a bouleversée. Pour avoir vécu la dépression de longues années, je peux vous dire à quel point il sonne juste. Et pour tout vous dire, c’est un peu l’amour qui m’a sauvée (et les marches avec ma maman, ou comment marcher 10 minutes dans la rue de ton enfance est un exploit que tu es fière d’accomplir). Il faut vraiment réapprendre à vivre, comme cela est dit plus haut. C’est difficile de le faire seul(e). Et puis le but quand tu te réveilles et que tu réalises que la noirceur est encore en toi, c’est de vivre, juste une fois, un jour parfait. Ce n’est pas grand-chose mais c’est un grand tout, en même temps. Mais qu’est-ce qu’un jour parfait ?

Extrait du roman – Ne vous inquiétez pas si vous voyez flou, c’est normal

C’est beau de les voir s’aimer, ces deux-là. Ces écorchés de la vie. Ce n’est pas linéaire, ah ça non. La maladie reprend parfois le dessus, les épreuves s’acharnent sur eux, ils ne vont pas changer de statut non plus aux yeux des autres. Mais ils vont essayer. On ne peut qu’assister à cet essai avec beaucoup de reconnaissance. C’est pur. C’est juste. Ce sont deux humains qui ressentent des choses humaines. C’est important de le signaler.

Oui, une personne. Un être humain. Qui doit composer avec lui-même. Et avec ses sentiments.

Franchement, ce roman vaut la peine d’être lu. Il ne va pas révolutionner la littérature de jeunesse mais il va vous émouvoir et peut-être même vous toucher en plein cœur. En cela, il va faire plus que vous divertir. C’est déjà beaucoup !

Le carrément indispensable tellement il est beau et poétique

Songe à la douceur / Clémentine Beauvais / Sarbacane

Je n’ai pas trouvé l’image dans de plus grandes dimensions mais clairement elle mériterait d’être affichée en grand sur toute la page. Ça existe du 2568 x 56568 ?

J’aime tellement Clémentine Beauvais. Je l’ai rencontrée un jour dans un salon du livre et je lui ai dit que j’adorais ce qu’elle faisait. Ce genre de moment gênant durant lequel tu as envie de dire des tas de trucs touchants et intelligents mais il ne sort de ta bouche qu’une phrase banale et pathétique. Je l’ai vue et je lui ai juste dit ça. Mais venant de moi, c’était déjà pas mal. Elle ressemble à un ange, Clémentine Beauvais. Elle est douce et toute simple. En même temps, elle est impressionnante parce qu’elle est douce et simple et infiniment brillante mais de cette intelligence faite de modestie.

Ce récit, je l’aime à la folie. Il est destiné aux grands ados et aux adultes. Il est d’ailleurs édité dans une collection adulte, chez Points. Je l’aime parce que l’histoire d’amour est une vraie romance. Pas au sens péjoratif du terme. Non. C’est une romance parfaite parce qu’il y a de la poésie et de la musicalité dans cette histoire. Jusque dans l’écriture, qui est en vers libres. C’est parfait. Magnifique. Fin. Drôle parfois. Bouleversant souvent. Pudique.

Présentation de l’éditeur – c’est encore un peu flou, on ne m’en voudra pas

Rien que de relire le résumé, j’en ai des frissons. Je repense à l’authenticité de ce récit. Le fait qu’il se déroule sur plusieurs années l’explique sans doute. Oui, on change, on évolue, on fait avec ce que la vie nous donne et parfois, c’est compliqué. Mais j’aime l’idée que l’on peut se recroiser, se revoir, s’aimer à nouveau ou du moins tenter, comme s’il y avait un truc qui nous était prédestiné. Parfois, il y a des signes qui nous hèlent et nous surprennent. Il faut en faire une histoire. Et quelle histoire !

Il faut. Il faut. Il faut. Le lire.

Mon top 3 des romans d’amour pour ados s’achève ici. Bien sûr, il y en a des tas d’autres. Mais je suis attachée à ceux-là parce que, encore une fois, la littérature est liée à ma vie et qu’ils me touchent, sincèrement. Tous d’une manière différente mais ils ont cette faculté évidente à m’animer – ou à me réanimer ! Je suis certaine que vous aussi, vous avez un roman d’amour qui colle à votre vie et qui vous attend quelque part. Cherchez bien !